Une jeune femme élégante à la beauté troublante, assise derrière un piano. A ses pieds, un cygne blanc. Soudain, elle se tourne. A-t-elle été dérangée en pleine communion mystique avec la musique? Ce personnage énigmatique, c’est Khatia Buniatishvili, 24?ans. Talent énorme, intelligence à foison, charme fou. Elle parle cinq langues et n’a peur de rien. Loin des projets classiques poliment ennuyeux, rongés par le conformisme et la joliesse superficielle, l’arrivée de cette virtuose aussi flamboyante qu’extravagante prend des allures de tremblement de terre.
Née à Tbilissi, en Géorgie, et désormais installée à Paris, Khatia Buniatishvili a mûri exceptionnellement vite. Des études dans sa ville natale, un crochet par Vienne auprès du pianiste russe Oleg Maisenberg, quelques cours de maîtres, un 3e Prix remarqué au Concours Rubinstein en 2008: si elle s’est pliée aux «passages obligés» de l’apprentissage musical, elle s’est rapidement intégrée dans la vie des concerts et des saisons classiques.
Réclamée partout, Khatia Buniatishvili a fêté ses 24?ans au tout début de cet été. Et c’est bien la fougue et l’élan de la jeunesse qui sautent d’abord aux oreilles à l’écoute de son premier récital solo publié par Sony. Non pas un simple hommage de circonstance au compositeur romantique Franz Liszt pour le bicentenaire de sa naissance (1811-1886), mais un vrai parcours initiatique à travers son œuvre. Et un choc. La sonorité du piano est tellurique, chantante, monumentale et ductile à la fois. On n’avait plus entendu ça depuis les fulgurants débuts au disque de Martha Argerich, enregistrés il y a un demi-siècle. L’icône argentine du piano s’est d’ailleurs empressée de prendre sous son aile protectrice sa jeune consœur, en l’invitant chaque année depuis 2008 au Festival Progetto qu’elle organise à Lugano.
Comme elle l’explique dans le DVD joint à l’album, Khatia Buniatishvili cherche à traduire l’idée de la «multiplicité dans l’unité» chez Liszt, compositeur fascinant aux différentes facettes. Concept exécuté avec un sens de la dramaturgie exceptionnel. La jeune musicienne va jusqu’à incarner elle-même le «rêve faustien» de Liszt dans un court-métrage impressionniste et poétique dont elle signe le scénario.
Assiste-t-on à la naissance d’une nouvelle race d’interprètes classiques, capables d’exprimer leurs idées en images aussi bien qu’en sons? Même les sortilèges de la musique de chambre n’ont pas de secrets pour la pianiste. La preuve par un autre album paru chez ECM, où elle joue des trios de Tchaïkovski et de Victor Kissine avec le violoniste Gidon Kremer et la violoncelliste Giedre Dirvanauskaite. Concentration hypnotique, sens du dialogue et du silence: gare à l’envoûtement!