De couleur rouge, d’une longueur de 3 à 6?millimètres, la fourmi de feu tient son nom des terribles brûlures qu’occasionne son venin toxique. Originaire d’Amérique latine, elle a été introduite par accident dans le sud des Etats-Unis dans les années 30. Agressive, la redoutable prédatrice est aujourd’hui responsable de dégâts annuels chiffrés à 5 milliards de dollars rien qu’aux Etats-Unis. Or la vilaine sévit aussi en Asie et en Australie. Et, à ce jour, l’homme n’a trouvé aucun moyen de lutter efficacement contre elle et d’enrayer son expansion.
Le vent pourrait tourner avec le séquençage du génome de Solenopsis invicta, son vrai nom, par l’équipe du professeur Laurent Keller, biologiste à l’Université de Lausanne, et l’Institut suisse de bio-informatique. «La fourmi de feu possède quelque 800 gènes impliqués dans la communication. Ses récepteurs d’odeur sont quatre fois plus nombreux que chez les autres organismes, explique ce spécialiste renommé des fourmis. Le séquençage de son génome nous permettra de mieux comprendre ce système de communication et de développer des outils chimiques susceptibles de le perturber.»
Concrètement, les fourmis de feu reconnaissent leur reine à son odeur. Les chercheurs pourraient à l’avenir utiliser cette faculté pour inverser le comportement des ouvrières et les pousser à éliminer leur reine. A terme, c’est la mort des colonies de fourmis de feu, sans aucun effet adverse sur les autres espèces ou l’environnement.
Impressionnante longévité
«Cela va nous faciliter le travail», résume Laurent Keller. Les scientifiques pourraient aussi mettre le pied dans la fourmilière en modifiant l’organisation sociale de ces piqueuses au venin toxique. Comme l’ont montré les précédents travaux de Laurent Keller, la fourmi de feu s’organise en deux formes de sociétés fondamentalement différentes. L’une est monogyne (monarchiste), c’est-à-dire que chaque colonie n’a qu’une seule reine. Après le vol nuptial, les jeunes reines partent fonder de nouvelles colonies. L’autre forme est polygyne: les colonies comptent jusqu’à une centaine de reines. Après le vol nuptial, les jeunes héritières retournent dans une colonie existante, le plus souvent celle où elles sont nées. Les nouvelles colonies sont formées par bouturage. La différence entre une forme de socialisation et l’autre tient à un gène, mais aussi à l’environnement social dans lequel baignent les fourmis. Perturber génétiquement l’organisation sociale des ravageuses aidera aussi à les combattre.
Enfin, le génome de l’insecte pourrait aussi nous renseigner sur l’humain, notamment en matière de vieillissement. «La reine peut vivre trente?ans, ce qui est 100?fois plus long qu’un insecte normal. C’est comme si un humain vivait quatre mille?ans! Or la reine et l’ouvrière possèdent le même génome, poursuit le professeur. C’est donc l’expression des gènes qui est responsable de cette différence de longévité. Nous allons nous attacher à trouver les gènes en cause et à modifier leur expression.»
La fourmi de feu n’est pas la seule au sommaire cette semaine des Annales de l’Académie nationale des sciences (PNAS). Les génomes de deux autres des 12?000 espèces connues de fourmis sont également présentés: celui de la fourmi d’Argentine, qui, comme la précédente, prolifère dangereusement au détriment de la biodiversité, et celui de la fourmi rouge moissonneuse, connue pour avoir développé au cours de son évolution des gènes capables de digérer des substances toxiques. La comparaison des génomes de différentes fourmis constitue aussi un précieux outil pour les chercheurs.