Trois ans de recherche, 50?heures d’entretien et 1500 pages de transcription ont permis à Nadia Lamamra et Jonas Masdonati, chercheurs de l’Institut fédéral des hautes études en formation professionnelle (IFFP), d’analyser le phénomène des arrêts prématurés de formation des apprentis.
– Pourquoi cet intérêt pour l’arrêt de la formation?
Nadia Lamamra. –
Cette étude s’inscrit dans un projet plus général sur l’identité professionnelle des jeunes en formation. Au cours de notre enquête, la question de l’arrêt prématuré a été soulevée. Nous avons voulu creuser.
– Est-ce un phénomène récent?
N.?L. – Non, les chiffres sont plus ou moins identiques depuis quinze ans. Dans le canton de Vaud, on constate entre 13% et 15% d’arrêts prématurés chaque année.
Jonas Masdonati. – Mais certains secteurs sont plus touchés, comme l’hôtellerie-restauration et le bâtiment. Cependant, les métiers affiliés sont déjà pénibles en soi.
– Quelles raisons motivent un arrêt prématuré?
N.?L. – Nous avons déterminé cinq types de motivations: le domaine relationnel, l’apprentissage du métier, la transition, les conditions de travail et les contingences externes. Du côté relationnel, cela va de la mésentente avec l’employeur et les collègues au dysfonctionnement de l’entreprise entraînant mobbing (vexations répétées, mises à l’écart, etc.) et harcèlement, notamment sexuel. L’apprentissage fait surgir des problèmes de performance en cours et d’encadrement, met au jour un écart insurmontable entre théorie et pratique, voire révèle des conditions d’exploitation.
J.?M. – La transition ou passage entre école et travail suggère un décalage entre la représentation du métier et la réalité, un choix par défaut qui ne s’avère pas concluant, des difficultés à se retrouver dans une sociabilité d’adultes où les centres d’intérêt sont trop différents, etc. Les conditions de travail rassemblent les aspects négatifs liés à la profession – pénibilité, horaires décalés. Enfin, nous avons eu deux cas où des urgences, notamment familiales, l’obligation de rapporter un salaire, ont précipité un arrêt qui, sans ce brusque changement de priorités, n’aurait pas eu lieu.
– Une raison domine-t-elle les autres?
N.?L. – En réalité, c’est souvent le cumul des raisons qui suscite l’arrêt.
– Comment cet arrêt est-il géré?
J.?M. – Parfois, des témoignages dramatiques évoquant de profondes souffrances présentent l’arrêt comme une véritable rupture.
– Quels types de souffrances sont déclenchées?
N.?L. – Une souffrance mentale, qui apparaît lorsque les stratégies de défense mises en place par les apprentis échouent, qu’il s’agisse de se rendre invisibles ou de viser la confrontation pour faire respecter ses droits. Elle peut mener à des états dépressifs, provoquer des troubles alimentaires. Des jeunes ont avoué avoir pleuré tous les matins avant d’aller travailler.
J.?M. – Nous avons aussi découvert la souffrance éthique, liée à un désenchantement par rapport au monde du travail et au monde adulte. Elle émerge quand les tâches ne correspondent pas à la morale des apprentis, comme servir de la viande avariée dans un restaurant, ou quand le climat de travail manifeste des comportements trop éloignés de leurs valeurs (insultes entre adultes, compétition féroce, commérages et critiques, etc.).
– Y a-t-il des arrêts «positifs»?
N.?L. – Tout à fait! Deux jeunes filles ont exprimé leur fierté de s’être unies pour affronter leur patronne, dénoncer leurs conditions de travail et partir. Cet arrêt a signifié la sortie de situations de souffrance, une émancipation, une réflexion et des démarches constructives pour faire un vrai choix, parfois indépendant de la volonté parentale. En creux de témoignages sur les difficultés d’apprentissage, on discerne de belles réflexions sur ce qu’est une «bonne» formation, une «bonne» relation. Nous avons relevé de très jolis mots sur les formateurs, qui peuvent devenir des personnes de référence, des confidents, jouer un rôle très complexe dépassant largement la transmission de savoirs pratiques.
Nadia Lamamra, Jonas Masdonati, Arrêter une formation professionnelle - Mots et maux d’apprenti·e·s, Editions Antipodes, Lausanne. En collaboration avec l’association Transition école-métier www.t-e-m.ch