INSOLITE

«Vous fumez? Traversez la route!»

Par Nadine Haltiner le 02.06.2009 à 00:02

A Erlinsbach, on ne peut fumer que dans certains restaurants. Le village se situe à cheval sur les cantons d’Argovie et de Soleure, séparés par deux lois divergentes sur la fumée passive. Pause clope dans cette localité, symbole d’une Suisse divisée.

A Erlinsbach, griller une cigarette peut relever du casse-tête. Seule la moitié des restos sont fumeurs! Depuis janvier, cette localité de 6500 âmes, à cheval sur les cantons de Soleure et d’Argovie, se retrouve divisée par deux lois différentes sur la fumée passive.

D’un côté, les bistrots argoviens, où la fumée est autorisée, de l’autre, les restos soleurois où la clope est bannie. Alors qu’une initiative a été lancée la semaine dernière pour uniformiser au niveau fédéral toutes les lois sur la fumée passive, Erlinsbach est propulsée au rang de symbole d’une Suisse morcelée.

Comble de l’ironie, dans cette bourgade, nichée entre Olten et Aarau, la plupart des restaurants sont… les uns en face des autres. «C’est bien simple, note une passante soleuroise. Si vous voulez fumer, traversez la route!» Mais si la boutade fait rire à l’heure des terrasses ensoleillées, elle vire à la grimace en plein hiver.

«Certains restaurants soleurois ont triste mine», regrette Adrian Schenker, 86?ans, attablé au Restaurant Eintracht à l’heure de l’apéro. «Beaucoup de clients sont passés de l’autre côté de la frontière. Par exemple, les ouvriers font leur pause de 9?heures du côté argovien. Pareil pour les gens qui sortent du travail le soir.

Là-bas, ils peuvent boire un coup en grillant leur cigarette.» La patronne du restaurant abonde: «C’est vrai, on a perdu des clients, et d’autres partent plus tôt pour aller boire le café chez eux ou en face», constate Milenka Lucic.

Entre rire et colère
De l’autre côté de l’Erzbach, la rivière qui fait la frontière entre les deux cantons, les quatre restos argoviens ont le sourire. «On a davantage de clients quand il fait froid, admet Pia Amrein, du Café Trotte. Mais un village divisé par deux lois, c’est quand même ridicule. Cela empêche une saine compétitivité entre les restaurateurs.»

«Nos petits cafés soleurois ne vont pas survivre, s’énerve Andy, patron du Steakhouse Kreuz. Moi, j’ai dû fermer mon pub. Voyez vous-même: en janvier 2008, je faisais 20?000?francs de chiffre d’affaires. Cette année, à la même période, je n’en ai fait que 1400!»

Et ce alors même qu’il a pu aménager un coin fumeurs dans son restaurant situé en dessous. C’est écrit en gros sur la porte: «Attention, vous pénétrez dans un lieu fumeurs. Entrez à vos risques et périls!» «La loi soleuroise permet des fumoirs avec service, mais à condition que le bistrot soit assez grand et que la pièce spéciale soit signalée, explique Andy, sous son tablier de cuisinier. Moi, j’ai investi 15?000?francs dans une ventilation et une porte qui ne laisse rien filtrer. Seulement voilà: tous mes clients vont dans la partie fumeurs! L’autre reste vide. Si ça continue, je vais devoir licencier une serveuse. Cette divergence entre nos cantons va créer des chômeurs.»

Une seule loi pour tous!
Pour les bistrotiers, une seule solution: «Faire une seule loi pour tout le pays.» C’est justement ce que propose l’initiative populaire lancée la semaine dernière par la Ligue pulmonaire suisse. Face à la jungle des lois cantonales et devant une loi fédérale «vidée de sa substance» – elle permet aux établissements de moins de 80?m2 de continuer à servir les fumeurs –, l’organisation veut une réglementation unique dans laquelle seuls des fumoirs sans service seraient autorisés.

«Ce projet va trop loin pour les restaurateurs, conclut le patron du Kreuz. Mais il a le mérite de loger tout le monde à la même enseigne.» Et d’éviter aux fumeurs d’Erlinsbach de se faire renverser en traversant la route.

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