SANS-PAPIERS

La voie de l’apprentissage s’ouvre aux clandestins

Par Caroline Zuercher le 04.03.2010 à 00:04

La formation professionnelle doit être accessible aux jeunes illégaux. Le Conseil national a demandé hier au gouvernement d’agir en ce sens. Nous avons suivi ce débat avec deux jeunes Brésiliennes.

Daiene et Maiara applaudissent. A Berne, le Conseil national vient d’adopter les motions de Luc Barthassat (PDC, GE) et d’Antonio Hodgers (Verts, GE) demandant que les jeunes sans-papiers qui ont été à l’école en Suisse puissent y effectuer leur apprentissage. Ces Brésiliennes de 18 et 20?ans suivent les événements depuis Genève, par internet. Si elles sont émues, c’est parce qu’elles sont directement concernées: toutes deux sont arrivées illégalement dans notre pays.

En Suisse, 10?000 à 30?000 enfants n’auraient pas de statut légal. Ils vont à l’école, mais les portes se ferment pour la plupart d’entre eux à la fin de la scolarité obligatoire. Sans permis, ils ne peuvent pas travailler, ni donc suivre un apprentissage. C’est le cas de Daiene, qui rêve d’être horlogère. Maiara, elle, a plus de chance. Elle fréquente l’école de culture générale, avec l’objectif de devenir sage-femme. «M. Fehr, vous aimez les étrangers qui sont riches!» Au Conseil national, la socialiste Ada Marra (VD) interpelle son collègue démocrate du centre (ZH). Face à leur petit écran, nos spectatrices rigolent. «En nous interdisant l’accès à l’apprentissage, ces personnes nous forcent à travailler au noir, regrette Daiene, en écho à Ada Marra. Elles provoquent le problème contre lequel elles veulent lutter.» La jeune femme s’occupe d’enfants l’après-midi, pour un salaire mensuel de 400?francs. «C’est triste, je ne veux pas passer ma vie ainsi… Mais après, ce sera trop tard pour étudier. J’aurai peut-être une famille et des factures à payer.»

Des emplois dont les Suisses ne veulent pas
A la tribune, Yvan Perrin (UDC, NE) évoque l’«eldorado» suisse. Les deux amies l’admettent: au Brésil, où elles ont passé leurs premières années, elles considéraient que la venue dans notre pays serait l’occasion de faire des études et le métier souhaité. Mais, quand d’autres parlementaires mentionnent la surreprésentation des étrangers dans les prisons, elles ne sont plus d’accord. «La violence, ce n’est pas une question de nationalité, mais de personnalité», s’exclame Maiara. Et si certains jeunes sans-papiers commettent des délits, ajoute-t-elle, c’est aussi parce que, sans travail, ils n’ont pas d’argent.

Pas d’accord non plus avec l’idée que, en période de crise, il faut limiter l’ouverture des frontières. «Beaucoup de Suisses préfèrent être au chômage plutôt que d’effectuer certains travaux, estime Daiene. Si nous ne sommes plus là, qui va faire du baby-sitting, travailler dans les champs ou sur les chantiers?» Maiara renchérit: «Les étrangers, qui ont plus d’enfants, aideront les Suisses pour leurs retraites. Et si nous payons nos impôts, l’Etat sort gagnant.»

Pour les deux jeunes femmes, l’ouverture a toutefois ses limites. A l’instar d’Isabelle Moret (PLR, VD), elles estiment que «les étrangers qui se comportent mal doivent partir». A Berne, la ministre Eveline Widmer-Schlumpf rappelle la position du Conseil fédéral: les régularisations doivent se faire au cas par cas. «Je suis d’accord, réagit Maiara. Le problème, c’est que les permis sont rarement accordés. Et puis, un apprentissage nous donne justement la chance de montrer notre intégration.» Elle esquisse un sourire: sa famille a appris mardi qu’elle serait régularisée. «C’est vraiment une bonne chose. Autrement, on fait quoi après nos études?»

Et les deux amies le savent aussi: le vote du National n’est qu’un premier pas. Le Conseil des Etats, plus conservateur, doit encore se prononcer. Mais Daiene veut y croire: «Ça va marcher!»


 

«Les grandes villes doivent mettre la pression»

INTERVIEW EXPRESS DE ?LUC BARTHASSAT,?CONSEILLER NATIONAL (PDC/GE)

Luc Barthassat ne savait où donner de la tête dans les pas perdus du Palais fédéral après l’adoption de sa motion. Coups de fil et poignées de main pour le «héros» du jour. «Je ne dirais pas que c’est le plus beau jour de ma vie, mais je n’en suis pas loin.»

– Après cette victoire d’étape au National, comment convaincre le Conseil des Etats?
–?Aujourd’hui, le oui l’a remporté grâce aux nombreux libéraux-radicaux, des Romands pour la plupart, qui ont fait pencher la balance. Il faut maintenant que les grandes villes et les cantons urbains, Bâle, Genève, Lausanne, Zurich, fassent pression. Puisque les Alémaniques des cantons ruraux ont tendance à rejeter la motion car ils ne sont pas concernés par la question.

– La ville de Genève vient justement de décider (ndlr: hier) de suivre l’exemple lausannois. Productif?
–?Je le pense. Après la décision de Lausanne, cela va faire vivre le débat avant le vote au Conseil des Etats.

– Votre motion n’est-elle pas un premier pas vers une demande de régularisation pour ces jeunes clandestins?
–?J’espère qu’un CFC constituera un élément favorable à la régularisation d’un jeune qui en fera la demande. N’oublions pas que beaucoup d’entre eux sont nés en Suisse. On assiste même à l’arrivée d’une 3e génération de clandestins. Quant à savoir si le renvoi pourrait être évité pour un sans-papiers en apprentissage, je ne le crois pas. Et même si le jeune est renvoyé, ce bagage professionnel lui sera précieux dans son pays d’origine.

– Vous appelez tout de même de vos vœux un débat général sur les sans-papiers.
–?Oui. Nous devons mener un débat plus général sur cette réalité que les politiques préfèrent souvent ignorer.

– Des sans-papiers, en côtoyez-vous?
–?Oui. Mon épouse étant Brésilienne, j’ai pu rencontrer beaucoup de clandestins brésiliens.

MARTINE CLERC / BERNE

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