AFFAIRE KADHAFI

Un visa pour Rachid Hamdani, des menottes pour Max Göldi

Par Xavier Alonso, Berne le 23.02.2010 à 00:03

Les deux otages suisses ont quitté l’ambassade. L’un est libre, l’autre s’est livré aux autorités libyennes.

«Il a l’air confiant, mais il est encore en train de discuter au Ministère des affaires étrangères à Tripoli!» Bruna Hamdani parle de son mari, Rachid Hamdani. Hier soir vers 21?h?10, l’épouse de l’otage vaudois vient d’avoir un contact par SMS avec son époux retenu en Libye depuis l’été 2008. Elle témoigne de la folle journée d’hier vécue sur le front de la crise libyenne. «J’en ai un peu marre aujourd’hui, je dois avouer», glisse-t-elle sans pouvoir contenir un rire nerveux.

Car pour Bruna Hamdani, comme pour la famille Göldi, la journée d’hier a été partagée entre espoir, confusion et tristesse. Ainsi Rachid Hamdani, selon son épouse, Bruna, a obtenu son visa de sortie et devait, dans les heures suivantes, encore s’entretenir avec le Ministère des affaires étrangères libyennes pour un motif inconnu. Elle n’était pas en mesure de présager de la date du retour de son mari. En revanche, le compagnon d’infortune de ce dernier, le Bernois Max Göldi, s’est livré aux autorités libyennes.

Inculpé de violation des prescriptions sur la loi de séjour en Libye, Max Göldi doit purger sa peine de 4?mois de prison. Suite à l’ultimatum lancé par la Libye, l’employé d’ABB est sorti de l’ambassade suisse vers 14?h?15. Aussitôt menotté par un policier, il a été embarqué dans une voiture civile qui a quitté les lieux rapidement. Selon Me Zahaf, l’avocat libyen des deux Suisses, Max Göldi a été conduit à la prison d’Aïn Zara près de Tripoli (lire ci-contre). Voilà pour la tristesse de l’arrestation du Bernois de 54?ans, dont on sait – notamment par les témoignages de sa famille – qu’il vit mal la situation et qu’il est affecté psychologiquement par cette mise en demeure en Libye.

Fausse information
La confusion, elle, a été la plus totale pendant une bonne partie de la journée autour de Rachid Hamdani. Blanchi de toute accusation, le Vaudois a quitté l’ambassade à 10?h?50 et s’est rendu au ministère qui délivre les passeports, où il a obtenu son visa de sortie. Il était accompagné de son avocat, Me Zahaf, qui a ensuite largement commenté le prétendu départ en voiture de Rachid Hamdani vers la Tunisie. C’est en effet le pays d’origine de cet ingénieur de 69?ans, au bénéfice de la double nationalité.

Cette fausse information a fait l’objet de supputations tout au long de l’après-midi, avant que le DFAE ne la démente et que Bruna Hamdani donne, sur le coup de 18?h, des précisions sur l’emplacement de son mari.

Pourra-t-il pour autant quitter le pays dans les heures qui viennent? Employeur de Rachid Hamdani au moment de son arrestation, l’homme d’affaires Miguel Stucky se montrait hier soir très prudent, tant que son ami était encore sur sol libyen. «J’attendrai qu’il sorte de ce pays pour dire ouf!» a résumé Bruna Hamdani, hier soir sur les ondes de la RSR.

«Les choses bougent»
Cette même prudence est de mise également au sein du DFAE qui n’a confirmé que la sortie de l’ambassade des deux Suisses et l’arrestation de Max Göldi. La conseillère fédérale en charge du dossier, Micheline Calmy-Rey, a communiqué, de son côté, hier vers 18?h sur le réseau social Facebook. Un message de bonnes intentions, mais difficile à interpréter. «(…) Aujourd’hui, après d’intenses discussions avec l’appui de l’UE, les choses bougent. Tant mieux. Et on continue de travailler pour trouver une solution politique à cette dramatique affaire.»

Les choses bougent… écrit Micheline Calmy-Rey. Euphémisme: la journée d’hier a été effervescente sur le plan diplomatique. Avec certes des espoirs à confirmer, mais aussi un net durcissement des positions. Ainsi, la Libye a lancé hier matin très tôt un ultimatum; son ministre des Affaires étrangères, Moussa Koussa, menace de «prendre des mesures» contre l’ambassade de Suisse à Tripoli si elle ne remet pas Max Göldi à la justice libyenne. Le déploiement des forces libyennes dans le quartier est décrit comme intimidant. Aussi, avertis la veille déjà, plusieurs ambassadeurs européens se sont relayés dans les locaux de la représentation suisse pour faire respecter l’extraterritorialité. Mais le Bernois a choisi de se rendre… A quelles conditions? Les questions restent en suspens.

Certain, en revanche: la crise était bilatérale – entre la Suisse et la Libye –, elle est désormais internationale. Depuis lundi dernier en effet, la Libye entrave l’entrée sur son territoire des citoyens européens. Une mesure de rétorsion envers la Suisse, qui a utilisé les mécanismes de l’Espace Schengen pour interdire l’entrée en Europe à des hauts dignitaires du régime libyen. Dont des membres de la famille Kadhafi.

Cette crise des visas a donc contraint l’Union européenne (UE) à intervenir. Et si l’Italie et Malte se sont montrées, dans un premier temps, peu solidaires, les autres pays ont appuyé la Suisse. Dont l’Allemagne, très active dans les négociations, et l’Espagne qui, présidant l’UE, a diligenté une rencontre tripartite jeudi dernier. La présidente de la Confédération, Doris Leuthard, a réaffirmé à la presse ibérique la politique restrictive de la Suisse en matière de visas. Aucun signe tangible ne permet de dire que la Confédération va s’écarter de cette ligne de fermeté.

Pourra-t-elle la tenir longtemps? L’Union européenne se montrera-t-elle solidaire si la crise s’éternise encore? De nombreux pays européens ont, en Libye, des intérêts économiques importants et surtout prometteurs. La concurrence risque d’être sévère. Une délégation américaine est arrivée dimanche à Tripoli, selon l’agence de presse libyenne Jananews, pour poser les fondements d’un programme de collaboration et de développement entre les deux pays. Au menu: énergie, industrie, technologie médicale, infrastructures…


La pression européenne est maintenue

«On continue de discuter pour assurer la libération des deux ressortissants suisses. On passera à l’étape suivante concernant les visas quand des résultats auront été engrangés.» Le message, hier soir, du chef de la diplomatie espagnole, Miguel Angel Moratinos, était clair. L’Union européenne maintient la pression sur Tripoli, même si son vœu que la crise libyenne se termine avant-hier n’a pas été exaucé.

Le dossier a donc figuré à l’ordre du jour de la réunion, à Bruxelles, des ministres européens des Affaires étrangères. «La bonne nouvelle, c’est qu’un ressortissant dispose d’un visa de sortie, et qu’on peut espérer une libération rapide pour l’autre. Nous sommes toujours en contact avec les autorités libyennes depuis vendredi. Il faut attendre», a assuré Miguel Angel Moratinos.

Son homologue autrichien, Michael Spindelegger, a, quant à lui, insisté sur la solidarité européenne avec la Suisse pour éviter que l’ambassade de Tripoli ne soit prise d’assaut. Silvio Berlusconi aurait notamment appelé le dirigeant libyen, Muammar Kadhafi. A Bruxelles, la Suisse en a cependant pris pour son grade pour avoir établi une «liste noire» de 150 ressortissants libyens qui devraient être privés de visas. «Nous avons affiché notre solidarité la nuit passée, nous espérons la réciproque, à l’avenir d’autres Etats de l’Espace Schengen», a ainsi déclaré Michael Spindelegger.

Toujours sur le front diplomatique, la présidente de la Confédération, Doris Leuthard, se montrait optimiste, hier soir à Madrid, après sa rencontre avec le chef du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero. «Il y a une amélioration définitive de la situation», a-t-elle déclaré. Une heure plus tard, lors d’une entrevue avec les journalistes suisses, la présidente modérait son discours: «Les négociations et le dialogue continuent. Nous espérons aboutir grâce au soutien de l’Union européenne, mais on ne sait jamais.»

Doris Leuthard a salué «le rôle joué par l’Espagne» dans cette affaire, qui a permis à «la Suisse et à la Libye de se remettre à la table des négociations après des mois». Elle a en particulier manifesté sa reconnaissance envers le roi pour «son engagement personnel» et pour «avoir encouragé Kadhafi à trouver des solutions à un niveau humain».

Benjamin Adler, Bruxelles
Nathalie Bourgeois, Madrid

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