Les Zurichois avaient déjà surpris un éléphant au beau milieu de leur ville. Hier, beaucoup se sont retrouvés nez à museau avec une vache… à cornes. «Une vraie vache», comme le constatait, émerveillée, une petite fille d’à peine 5?ans. La bête de 650 kilos ne s’était pas enfuie d’un enclos, mais paradait fièrement aux côtés des membres de KAGfreiland, une organisation alémanique de défense des animaux. En exhibant ce bovin devant le Musée zoologique, ils entendaient dénoncer une pratique de plus en plus courante: l’écornage des vaches. Sur les quelque 1,5 million de bêtes que compte le pays, 90% sont écornées, dénoncent-ils. Et d’appeler les agricultures à arrêter cet acte «cruel» et «contre-nature».
«Chaque année, 200?000 veaux sont écornés, explique Roman Weibel, directeur de KAGfreiland. C’est un stress pour l’animal. Même si on lui brûle les cornes sous anesthésie, il souffre à son réveil. Et à l’âge adulte il ne pourra plus se défendre contre d’éventuels prédateurs. Les éleveurs ne le font que pour économiser, car une vache sans cornes prend moins de place et exige moins de soins. C’est dommage, parce qu’il est possible d’élever des vaches avec des cornes.»
C’est plus cher
Il en veut pour preuve un agriculteur zurichois qui possède une exploitation bio de quarante bêtes et huitante cornes. «Je n’ai jamais eu d’accident et je suis persuadé que mes vaches sont plus heureuses et produisent plus», confie Kaspar Günthardt. Mais le paysan de 64?ans reconnaît que son élevage lui coûte son pesant d’or. «Il faut une étable plus grande, des bacs à nourriture plus importants, plus de personnel et plus de temps.»
Un investissement que tous les éleveurs ne peuvent pas se permettre. «Alors que le prix du lait tourne autour de 55 centimes le litre, l’entretien et l’amortissement d’une étable coûte à lui seul 20 centimes, le fourrage entre 15 et 20 centimes, sans compter les frais de vétérinaire, d’électricité, d’insémination, etc., explique Christoph Grosjean-Sommer, de Swissmilk, la fédération des producteurs de lait. A la fin, il ne reste plus grand-chose pour les paysans. Ils sont déjà pressés comme des citrons, alors on ne peut pas leur demander d’investir plus pour élever des vaches avec des cornes.»
Mais au-delà de l’argument économique, les agriculteurs évoquent surtout la sécurité. «Aujourd’hui, par respect pour les animaux, la majorité des vaches sont en stabulation libre et dans les pâturages, indique Bernard Nicod, qui exploite quelque 70 bêtes dans la Broye vaudoise et préside la plate-forme suisse des producteurs de bétail. Nous devons écorner nos bêtes pour qu’elles ne se blessent pas entre elles et pour éviter les accidents avec le personnel ou avec les randonneurs. Alors que les accidents en pâturage augmentent, imaginez les dégâts que peut faire une vache avec ses cornes!»
«Publicité mensongère»
Personne ne veut porter la responsabilité d’un œil transpercé, ou, pire, d’un décès. L’Office fédéral vétérinaire l’a bien compris et tolère l’écornage à condition qu’il soit effectué dans un cadre strict. L’agriculteur doit avoir une formation spéciale et ne peut opérer son veau que dans les trois premières semaines de vie.
Mais si les bêtes sans défenses sont désormais devenues la norme, les clichés ont la vie dure. Dans les commerces, les briques de lait restent étiquetées avec une vache à cornes qui pète le feu. «De la publicité mensongère», conclut KAGfreiland en exigeant d’autres emballages. Contactée hier, Migros n’a pas l’intention de toucher à ce symbole national. Car, dans les esprits, une vache qui rit n’est pas une vache chauve.