On dit «öppis» pour «etwas». «Zyt» pour «Zeit». Et «nöt» pour «nicht». Et surtout, on chantonne en parlant! Les cours de suisse allemand de Rose Bader sont sonores et musicaux, les lundis soir, à l’Université populaire à Lausanne. «Il faut que ce soit convivial, le suisse allemand est une langue orale!», assure la sexagénaire, l’œil malicieux.
Une douzaine d’élèves, une majorité de femmes, de 18?ans à la cinquantaine, participent chaque semaine depuis l’automne dernier à ce cours d’initiation qui affiche complet. Pourquoi se lancer à l’assaut de cette langue rocailleuse et mal-aimée? Les raisons sont multiples: une jeune femme, employée dans une entreprise alémanique, ne veut plus perdre pied lorsque les séances de travail se terminent en Schwyzerdütsch; à ses côtés, une prof d’allemand tient à faire entendre à ses élèves quelques mots de dialecte; un jeune homme est amoureux d’une Haut-Valaisanne; une quinquagénaire évoque des raisons familiales.. «Moi, c’est pour la musique! explique Marc Audergon. Enfant, j’habitais la Singine et j’ai entendu cette langue toute ma jeunesse sans la comprendre. J’ai voulu en savoir plus!»
De l’oral, pas de dictée
Pas de méthode rigide, pas de dictée – car les fautes d’orthographe n’existent pas en Schwyzerdütsch! –, un peu de grammaire et beaucoup d’oral, donc. Et Rose Bader, enseignante retraitée du Centre de langues de l’UNIL (suisse allemand, allemand, russe) s’appuie ce lundi-là sur des petites BD, principalement en zurichois, retraçant avec humour des scènes de la vie quotidienne. Si elle ne veut privilégier aucun dialecte, la prof – de mère bernoise et de père de Bâle-Campagne – estime s’exprimer dans un patois du Mittelland, atténuant les aspérités régionales. Les «krr», «guet», «ksi», fusent dans la salle. Zeno Crausaz, apprenti de 19?ans, estime comprendre de mieux en mieux, mais peine encore à s’exprimer. «On a l’impression de se ridiculiser», glisse-t-il, soulignant que les bases d’allemand sont indispensables pour suivre le cours.
Corsant l’exercice, l’enseignante se lance – «pour vous aiguiser le bec» – dans une prouesse phonétique, que la classe est censée répéter avec elle: «Der Papscht het z Spiez s Späckbsteck z spot bschtellt» (ndlr: A Spiez, le pape a commandé trop tard le couvert pour manger le lard). Et les élèves d’ânonner tant bien que mal en riant.
L’entourage moqueur
Plusieurs participants l’admettent: leur entourage s’est gentiment moqué en apprenant leur activité du lundi soir. «Quand j’essaie de baragouiner du suisse allemand à la maison, les enfants rigolent, ils n’aiment pas», raconte Marc Audergon. La prof a conscience du handicap et mise sur les atouts de la langue: «Je comprends que sa sonorité ne plaise pas a priori aux francophones, et je la présente comme une langue flexible, amusante, métaphorique et truffée d’images liées au monde paysan.»
Que penser de la polémique lancée par Antonio Hodgers? Le conseiller national genevois, installé à Berne pour un an, estime que le dialecte, toujours plus répandu, complique l’intégration des Romands et des étrangers. Pour l’enseignante, les Alémaniques gagneraient à mieux maîtriser les finesses de leur idiome maternel, une lacune pour beaucoup, selon elle. «Mais par respect pour les Romands, ils devraient aussi soigner leur Hochdeutsch.» Un bon point, salue Marc Audergon: «Lorsqu’un Romand fait l’effort d’apprendre leur dialecte, les Suisses allemands se montrent prêts à parler lentement.»
La prof et ses élèves en sont convaincus, les Welsches y gagneraient à tâter quelques mots de Schwyzerdütsch, histoire de dégommer cette satanée barrière de rösti.