Interview

Thomas Borer: «Il faut réveiller le Conseil fédéral!»

Par Romain Clivaz / BERNE le 25.02.2009 à 00:02

Au front voici dix ans pour gérer l’affaire des fonds juifs, Thomas Borer dénonce la léthargie du gouvernement. Dans le bassin lémanique, on craint l’exode des clients et des emplois.

Thomas Borer, ancien chef de la task force du Conseil fédéral lors de l’affaire des fonds en déshérence, sort de son silence. Et de ses gonds. Face aux attaques contre le secret bancaire, il dénonce le «manque de leadership» du Conseil fédéral. Pour l’ancien ambassadeur à Berlin, il faut créer un état-major de crise. Tout n’est pas perdu pour notre place financière: «Nous perdons 3-0 à la 75e?minute. Il en reste 15 pour retourner le résultat.» Rencontre avec un homme déterminé.

– Le secret bancaire est-il mort?
– Non. Mais nous devons expliquer de manière proactive à l’étranger combien il est important, pour une démocratie, de respecter la sphère privée des citoyens.

– L’attaque massive contre la Suisse vous surprend-elle?
– Malheureusement non. Mais j’ai l’habitude de prêcher dans le désert. Je le disais déjà au DFAE (Département des affaires étrangères): il est nécessaire de se préparer à de nouvelles attaques contre la place financière suisse. Et l’an dernier, je n’étais pas le seul à annoncer l’orage actuel. Cette crise était prévisible.

– Pourtant, le Conseil fédéral avait l’air surpris il y a une semaine…
– Cela soulève une question: le système gouvernemental suisse est-il fait pour affronter des crises? Le problème, c’est qu’il n’y a pas de leadership au gouvernement. On n’aime pas ça ici. Et avec sept conseillers fédéraux qui ont les mêmes compétences, face à un dossier sensible, on a plutôt tendance à se regarder et à se passer la patate chaude. Pourtant, en cas d’incendie, le chef des pompiers vient, définit la stratégie, donne des ordres. C’est d’autant plus regrettable qu’il en va de l’intérêt national.

– Le président Hans-Rudolf Merz manque-t-il de leadership?
– Je ne veux pas critiquer le président de la Confédération.

– Vous parlez d’intérêt national. Les critiques des partis et des médias contre le gouvernement ne vont-elles pas contre cet intérêt supérieur?
– Au contraire, elles sont bénéfiques. Il faut réveiller le Conseil fédéral! Et lui rappeler que c’est la crise. Les politiciens et les médias ne font que leur travail.

– Mais la Suisse n’est pas habituée à subir de telles pressions?
– C’est inexact. Nous en avons subies lors de la crise des fonds en déshérence. Et nous aurions pu en tirer des leçons. Avec pour objectif la détection précoce des menaces. Mais rien n’a été fait ces dix dernières années pour faire passer notre message aux Etats-Unis, en France ou en Allemagne et pour se faire des alliés et un réseau de soutien. Nous avons été absents dans les médias ou auprès des décideurs. Il faut écrire des articles dans la presse qui compte, participer à des émissions de télévision… En résumé: occuper les terrains médiatique et politique.

– Que faire pour limiter les dégâts?
– Il faut créer une task force. Ce type d’état-major de crise est un instrument taillé sur mesure pour gérer un problème grave, qui concerne plusieurs départements fédéraux et l’économie. Ce dispositif a fait ses preuves lors de la crise des fonds en déshérence et ne coûterait que quelques millions de francs.

– Qui dirigerait cette task force?
– Le Conseil fédéral. Cet état-major de crise, composé de spécialistes et de personnes expérimentées, devrait être placé directement sous le Conseil fédéral et exécuter sa stratégie. A court terme, il est essentiel de rencontrer les principaux chefs d’Etat: Barack Obama, Angela Merkel, Gordon Brown, Nicolas Sarkozy.

– Est-ce bien réaliste quand on voit que le président Nicolas Sarkozy, notre voisin, nous snobe?
– La diplomatie suisse doit montrer qu’elle a des réseaux, et c’est le travail des ambassadeurs de les développer. Nous devons mettre nos atouts sur la table. Par exemple, aux Etats-Unis, des entreprises suisses investissent et ont créé des milliers d’emplois. UBS y est une banque importante, que les Américains n’ont pas intérêt à déstabiliser. Mais cela, personne ne le sait là-bas. C’est à nous de l’expliquer, comme un petit frère qui rappelle ses qualités.

– Pourquoi mettre en place une stratégie de défense nationale si une seule banque a fauté?
– C’est vrai qu’UBS est à l’origine de ces tensions. La première mesure devrait être de sanctionner sévèrement les managers responsables qui ont soutenu la fraude fiscale. Et UBS doit s’excuser formellement et publiquement. Ça aura le mérite de calmer les esprits. Le fait d’admettre ses erreurs est très apprécié aux Etats

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