Les deux otages suisses doivent recomparaître devant la justice libyenne dans une deuxième affaire concernant «l’exercice d’activités économiques sans autorisation». Ce nouveau procès aura lieu à la mi-décembre, selon une source gouvernementale libyenne réclamant l’anonymat et citée par les agences AFP et Reuters.
Un troisième chef d’accusation, «fraude fiscale», leur a été également signifié début novembre, et pourrait faire l’objet d’un troisième procès.
Pour plusieurs experts, la multiplication des procédures annoncée par l’AFP pourrait être une chance pour la Suisse. Si elle la saisit… Tour d’horizon des questions brûlantes du moment.
LES PROCÈS, UNE CHANCE POUR LES OTAGES?
«Plutôt oui», à en croire plusieurs personnalités, même si l’arbitraire du régime libyen reste entier. A commencer par le président Hans-Rudolf Merz, qui estimait hier que «c’est peut-être un pas en avant, puisqu’il y a quand même la possibilité que le pouvoir politique puisse accorder une forme de grâce après condamnation. Le fait de s’être mû dans l’Etat de droit est de toute manière un avantage. J’espère que cela pourra être le début de la fin.»
Luis Martinez y voit aussi une opportunité pour la Suisse de reprendre la main, du moins en partie. Pour le chercheur au Centre d’études et de recherches internationales, Tripoli «peut certes s’offrir une certaine virginité en montrant au monde qu’il ne s’agit pas d’une vengeance personnelle.» Mais la Suisse doit exploiter toutes les possibilités, «car même si on n’est pas face à un Etat de droit, la justice doit suivre certains codes.» Emmanuel Altit, un des avocats des infirmières bulgares, abonde: «Les voies «dites légales» ont été importantes dans la stratégie de libération des infirmières et du médecin, après six ans de blocages. Cela rend la cause visible vers l’extérieur.»
LE VOTE CONTRE LES MINARETS A-T-IL ACCÉLÉRÉ LE VERDICT?
Hans-Rudolf Merz (PLR) n’y croit pas: «Nous savions qu’une procédure était en cours en Libye. Il fallait bien qu’elle aboutisse. Il s’agit ici d’une procédure politique et non pas religieuse.» Même son de cloche chez Emmanuel Altit.
«C’est évident, contredit Luiz Martinez, la Libye y a vu une énorme opportunité de remettre la Suisse sous pression.» Suivant quel raisonnement? «Depuis deux ans, la Suisse est plus vulnérable que jamais. Elle a subi deux critiques internationales majeures: contre le secret bancaire et maintenant sur la discrimination de l’islam. Tout le monde y allait gaiement sur la Suisse, pourquoi ne pas y aller, vu le risque minime de représailles internationales?» Accréditant cette thèse, on apprenait hier dans l’après-midi que Tripoli dénonçait «un référendum raciste» et appelait l’Organisation de la Conférence islamique à prendre des «mesures urgentes» contre la Confédération.
AVONS-NOUS PERDU DES ALLIÉS AVEC CE VOTE?
Dans l’immédiat, oui, estime Luiz Martinez. Hans-Rudolf Merz, quant à lui, s’est montré très prudent: «Je m’attends à ce que cette aide, qui a commencé il y a longtemps, se poursuive.»
QUE FAIRE DANS L’IMMÉDIAT?
«Votre pays doit enfin adopter une stratégie offensive, tranche Emmanuel Altit, prévoir une riposte à chaque coup asséné par le clan Kadhafi, qui veut la victoire totale, celle, symbolique, du monde arabe sur l’Occident, représenté par la Suisse. En se montrant fort, et pas faible, comme jusqu’ici, le dénouement peut aller très vite.» Concrètement, il faudrait notamment «jouer le jeu des tribunaux et mettre en avant les otages et leur famille. Ils doivent devenir des protagonistes pour projeter une lumière sombre sur le régime.»
Luiz Martinez estime que la Suisse pourrait également miser sur une mobilisation des syndicats et du patronat face à ces procès: «En démontrant par ces exemples que ce qui est considéré comme un marché émergent et prometteur est en réalité dangereux pour les employés et les investisseurs. Un dégât d’image qui ne plairait pas au pouvoir en place.»
Le calvaire des infirmières dans les geôles libyennes
«Nous étions gardés dans un centre d’entraînement de chiens.» Le décor est brossé le 24 juillet 2007 par le médecin d’origine palestinienne Achraf Hajouj, compagnon d’infortune des cinq infirmières bulgares enfermées dans les geôles libyennes depuis le 16 février 1999. «Le pire, a expliqué le médecin, c’était la machine à torturer avec l’électricité… J’étais nu devant elles et elles à moitié nues. J’ai honte de dire ce qu’ils ont fait aux femmes. Elles ont été violées.» Libérés quelques heures plus tôt, les six soignants avaient été accusés d’avoir inoculé le virus du sida à 426?enfants et condamnés à mort à deux reprises, en 2004 et en 2006. Voilà huit ans qu’ils clament en vain leur innocence. Ce 24 juillet, ils regagnent enfin Sofia, à l’issue de discussions qui ne doivent rien à l’application du droit international et tout aux tractations diplomatiques menées par l’Union européenne et le président Sarkozy.
Les conditions de leur libération sont restées obscures. Bulgares et Français ont toujours démenti avoir versé de l’argent. En juillet dernier, le premier ministre bulgare Borisov a accusé son prédécesseur d’avoir payé une rançon de 72 millions de dollars. D’autres sources prétendent que l’affaire s’est soldée pour la Jamahiriya par un chèque de 460 millions d’euros réglé en partie par le Qatar. D’autres encore assurent que le colonel Kadhafi a surtout obtenu de ses interlocuteurs une opportune reconnaissance internationale.
JEAN-FRANÇOIS VERDONNET