Alors que la crise économique est dans tous les esprits, les Suisses préfèrent maintenir l’acquis, et ne veulent pas tenter le grand saut dans l’inconnu. Hier, ils ont confirmé à 59,6% – avec une participation au-dessus de la moyenne de 50,9% – l’accord sur la libre circulation des personnes, ainsi que son extension à la Roumanie et à la Bulgarie.
Pour comparaison, en 2005, 56% des votants avaient soutenu l’extension de l’accord bilatéral aux dix derniers membres de l’Union européenne (UE). Par rapport à ce dernier scrutin, le «oui» progresse dans tous les cantons, à l’exception du Tessin (65,8% de non) . La palme du oui revient au canton de Vaud (70,2%)). Uri, Obwald et Nidwald, traditionnels bastions de l’isolationnisme à la sauce alpine, basculent cette fois dans le camp du «oui». Quant à Genève et à Neuchâtel, malgré les craintes liées à l’augmentation du nombre de frontaliers, ils souhaitent ouvrir davantage leurs frontières.
Si l’ampleur du oui surprend, experts et politiciens y voient la marque d’un pragmatisme tout helvétique. Les citoyens ont apparemment gardé la tête froide, en dépit d’une fin de campagne émaillée par des attaques personnelles et des sondages prédisant une issue serrée.
La crise fait le jeu du oui
«La crise économique a eu l’effet inverse de ce que beaucoup imaginaient, analyse René Schwok de l’Institut européen de l’Université de Genève. Au lieu de rejeter la libre circulation et d’ouvrir une période d’incertitudes, les gens ont plutôt décidé de voter de manière pragmatique.»
Le Genevois souligne «la dimension historique du scrutin. Avec la confirmation de l’accord bilatéral le plus important, nous avons atteint un point de non-retour. On pourra certainement avoir des tensions sur certains dossiers, mais la voie bilatérale sera désormais considérée comme un acquis».
René Schwok voit par ailleurs une évolution de la nature des votes européens: «C’est particulièrement frappant en Suisse alémanique. On passe progressivement d’un vote identitaire à un vote fondé sur le pragmatisme économique.»
Les principaux acteurs de la scène politique fédérale livrent le même diagnostic. Honneur aux battus avec le vice-président de l’UDC Yvan Perrin, qui estime que «les votants se sont dit qu’il valait mieux garder ce qu’ils ont, même si ce n’est pas terrible, plutôt que d’emprunter une voie inconnue.» Le Neuchâtelois s’appuie sur l’exemple de Zurich: «Alors que le nombre de travailleurs allemands a explosé, que des tensions sont perceptibles avec les Suisses allemands, le oui y progresse.»
Le score surprend
Dans le camp du «oui», une fois la nervosité des derniers jours de campagne oubliée, on assure n’avoir jamais douté «du bon sens des électeurs» Le président du Parti libéral-radical Fulvio Pelli soulignait que «même si nous étions préoccupés par le côté émotionnel de la campagne, nous savions aussi que dans une crise, personne ne veut gaspiller ses atouts. En fin de compte le peuple suisse a fait preuve de sagesse. L’ampleur du résultat est toutefois surprenante.» Même son de cloche chez le socialiste Christian Levrat: «C’était une campagne très tendue. Les craintes étaient diffuses. Je l’ai ressenti sur le terrain, à la rencontre de syndicalistes et de leur base. Mais en fin de compte, les gens se sont dit qu’il fallait régler de manière claire nos relations avec nos voisins, et que les mesures d’accompagnement étaient positives en période de crise.» Le démocrate-chrétien Christophe Darbellay a «salué la «maturité des votants», alors que pour les écologistes, il «faut désormais viser l’adhésion et préparer la Suisse dans cette direction».
Outre ce bon sens présumé, René Schwok identifie un autre facteur ayant influencé le vote: «La stratégie de communication du Conseil fédéral, et des partisans du «oui», plutôt fondée sur la peur, semble avoir fonctionné. Si ça n’a pas été le cas en 1992 sur l’Espace économique européen, je pense qu’hier la peur des conséquences du non a été décisive.» Une interprétation de la campagne que la conseillère fédérale Doris Leuthard a clairement réfutée, affirmant que le résultat «démontre surtout que les Suisses sont très mûrs.»
Comparatif votation 2005-2009 (PDF)
Les milieux économiques suisses sont ravis
Le directeur d’Economie Suisse et les patrons sont aux anges. Les syndicats, eux, restent prudents.
Les milieux économiques ont reçu hier un joli bonus du peuple. Et, celui-là, ils le savourent sans arrière-pensées. «C’est une très grande satisfaction», commente Pascal Gentinetta, directeur d’EconomieSuisse. «Les Suisses confirment leur confiance à la voie bilatérale au lieu d’opter pour un saut dans le vide». Pour Pascal Gentinetta, cet excellent résultat ne tombe pas loin de l’arbre. «On a critiqué notre campagne, et le symbole du pommier. Finalement, cette campagne a porté ses fruits».
Le patron vaudois André Kudelski est lui plus réservé sur cette campagne. «Je suis un peu surpris par l’ampleur de ce oui», reconnaît-il. «Mais ce vote est un superbe signal. La Suisse conserve une ligne cohérente malgré la crise».
Enthousiasme chez Swiss
La compagnie Swiss a également accueilli avec enthousiasme ce résultat, perçu «comme une profession de foi pour les bilatérales, le monde économique, et aussi l’aviation civile». Soulagement compréhensif: en cas de non, l’entier des bilatérales 1 tombait, dont l’accord sur le transport aérien qui ouvre le ciel européen à la compagnie helvétique.
L’association de l’industrie des machines (Swissmem) salue une décision «sage et clairvoyante». Pour Swissmem, la fin de la voie bilatérale aurait été une catastrophe: l’exportation de machines vers l’Union se monte à 53 milliards de francs, soit les deux tiers des exportations de la branche.
Si les entreprises et leurs représentants étaient hier aux anges, les syndicats affichaient un bonheur nettement plus contenu. Pour l’Union syndicale suisse (USS), le vote des Suisses démontre que la population reste inquiète pour les emplois. L’USS demande donc aux patrons de tenir leurs engagements sur les mesures d’accompagnement. Un souhait partagé par Travail. Suisse qui rappelle aussi que le combat contre le dumping salarial passe par «une rigueur» dans les contrôles.
Cédric Waelti
La jeune garde romande de l’UDC, réunie pour suivre les résultats de «sa» votation, balançait entre déception
et autosatisfaction.
Costard, cravate pour les garçons. Tailleurs BCBG pour les rares filles. Hier, dans leur stamm morgien, entre petits-fours et verres de blanc, une petite quarantaine de Jeunes UDC romands assistaient au déroulement de «leur» votation sur la libre circulation des personnes et son extension à la Roumanie et à la Bulgarie.
Peu après 12?h, les premières tendances tombent: le oui remporterait 55% des suffrages et jusqu’à 70% dans le canton de Vaud. Pas de hauts cris: la plupart des personnes présentes avaient anticipé la défaite. Quelques tonitruants «fait ch…!» fusent quand même. Puis la jeune garde se reprend. La TSR est là et il faut faire bonne figure.
Le poids de la crise
«La crise économique a joué mais pas dans le sens espéré. Les Suisses ont eu peur de se fermer à l’Europe en votant non. C’est dommage! Surtout quand on voit le nombre de Roms qui mendient dans nos rues», analyse Maxime Girod, 20 ans. «Nous sommes inquiets pour notre avenir. Le chômage est déjà à 3,3% et avec le oui cela va empirer», renchérit Elodie Loviat, du haut de ses 17 ans. Plus loin, ses camarades scrutent les derniers chiffres sur internet.
A 14?h, tous doivent finalement se résigner. «J’aurais aimé vous annoncer le contraire, mais le oui l’emporte avec 60%!» confirme au micro Nicolas Dayer, vice-président des Jeunes UDC vaudois. Vingt minutes plus tard, Oskar Freysinger débarque, catogan au vent. La jeune garde l’encadre, admirative. «Avec Yvan Perrin c’est la locomotive du parti!» commente un militant. Interviewé sur la TSR, l’inimitable conseiller national valaisan lâche: «Si la situation économique se dégrade à la suite de ces votations, nous lancerons une initiative populaire!» Tonnerre d’applaudissements.
Florian Robert-Nicoud, président des Jeunes UDC Neuchâtel, semble revigoré. «A moyen terme, je crains pour nos places de travail mais lors de cette campagne, les Jeunes UDC ont su se profiler sur la scène démocratique, et à ce titre-là, cette défaite n’en est pas une.» Éloquent, le jeune homme dénonce tout de même «la campagne de terreur antidémocratique menée par le Conseil fédéral» et déplore le comportement de «ces élus UDC qui ne nous ont pas soutenus et ont fait campagne pour le oui».
La présence au stamm de Guy Parmelin est ainsi diversement appréciée. Le conseiller national vaudois salue pourtant la combativité de ses détracteurs. «Ils ont fait campagne comme des grands. Pour eux, ce fut un excellent exercice!» Au mur, les trois corbeaux de l’affiche semblent le jauger d’un air méfiant.
«Belle journée pour les corbeaux!»
A 16 heures, les 70% du Tessin contre la libre circulation et l’acceptation des caméras de surveillance en gare d’Yverdon, voulue par l’UDC locale, rallument les ardeurs en passe de s’éteindre sous la marée de oui. «Les Jeunes UDC sont désormais une force politique capable d’influencer la politique nationale», se félicite Kevin Grangier, président des Jeunes UDC vaudois. «Belle journée pour les corbeaux! Le garde-manger est ouvert», lance alors un militant moins optimiste.
Laurent Grabet