Epaules rentrées, les lèvres pincées, la bouche arrondie vers le bas, Peer Steinbrück sait prendre l’air martial avant un discours. «Il ne lui manque plus que le casque d’acier», note un journaliste de la presse financière. Peer Steinbrück s’est taillé ces derniers mois le profil du manager de l’Allemagne en temps de crise. A 61?ans, le petit-fils du banquier Adelbert Delbrück, l’un des fondateurs de la Deutsche Bank, semble maîtriser tous les pièges de la conjoncture, conduisant l’attelage de la principale économie européenne aux côtés d’Angela Merkel.
On lui reproche pourtant de ne pas avoir vu venir la crise. Il estimait encore, en septembre dernier, que le déficit des banques et de l’économie américaine «épargnerait» l’Allemagne, solide. Puis, face à la récession qui déferlait sur l’Europe, il multiplia les mises en garde contre les «plans de relance», qui creusent les dettes aux dépens des générations futures. Avant d’avaliser les deux plans de soutien à l’économie initiés par son gouvernement.
La crise a enfin fauché à Steinbrück son plus beau rêve: l’équilibre budgétaire, qu’il espérait atteindre à l’horizon 2011 et qui a fini par se volatiliser, comme le couronnement du ministre des Finances qui allait avec. Ce sont peut être ces rêves déçus qui font de Peer Steinbrück ce mauvais coucheur.
Après sa formation d’officier de réserve en 1968 — il participe à une manifestation contre l’éditeur de Bild, Springer — Peer Steinbrück fait ses études d’économie à Kiel, dans le Schleswig-Holstein, au bord de la Baltique, ou il exerce ses premières fonctions de ministre régional de 1993 à 1998. Puis il rejoint la Rhénanie du Nord, poumon industriel de l’Allemagne en reconversion, et est nommé ministre des Finances du Land, avant de reprendre le bâton de ministre président pour remplacer Wolfgang Clement, parti à Berlin.
A la tête d’une coalition gouvernementale avec les Verts, il cultive frictions et tensions. «Jusqu’à présent, il a dénigré les succès du gouvernement en grognant à chaque fois contre les cueilleurs de marguerites qui bloquent tout», résumait Bärbel Höhn, dirigeante des Verts, grand coffre et forte tête.
Jamais chancelier
Peer Steinbrück ramasse une veste mémorable aux élections du Land en 2005, avec 37,1% des voix, le pire score des sociaux-démocrates depuis 1954. Le SPD perd le bastion qu’il détenait depuis quatre décennies. La défaite pousse Gerhard Schröder à organiser les élections anticipées, qu’il perd face à Angela Merkel. Appelé à Berlin comme ministre des Finances, Steinbrück, vice-président du SPD, reste devancé par son collègue Franck Walter Steinmeier, ministre des Affaires étrangères, et aujourd’hui candidat chancelier. Car une loi non écrite du SPD interdit à un perdant des élections en Rhénanie de postuler à la chancellerie.
Les phrases chocs du député allemand
SUR SARKOZY: le président français à peine élu, Steinbrück s’est taillé une réputation en lui reprochant en face de «préférer offrir des cadeaux fiscaux à ses électeurs plutôt que de respecter les critères de Maastricht et les plans d’épargne élaborés avec les partenaires européens».
SUR UNE COLLÈGUE: sa brutalité à l’égard de sa collègue Andrea Ypsilanti, candidate au poste de ministre président du Land de Hesse, est connue. Il l’accusa de «choisir entre la peste et le choléra» en s’alliant avec le parti La Gauche. «Elle fait un tort énorme au SPD et si elle est élue elle dépendra d’un parti irresponsable et des traumatismes de M. Lafontaine» (ex-président du SPD).
SUR LA CRISE FINANCIÈRE: la palme des pronostics lui est revenue, en assurant en septembre dernier: «Les conséquences des derniers développements seront très limitées en Allemagne. Les banques allemandes sont beaucoup moins fragiles que les banques américaines. Nous avons toutes les raisons de croire qu’elles sont beaucoup plus stables que la concurrence anglo-saxonne.»
M.V.
Les sénateurs critiquent le Conseil fédéral et Peer Steinbrück
«C’est une guerre économique beaucoup plus qu’une guerre pour l’éthique.» Le Vaudois Luc Recordon (Verts) a la formule qui résume la tonalité du débat qui a animé hier le Conseil des Etats. Cependant, la mise en cause de la gestion de crise du Conseil fédéral a été très appuyée par certains sénateurs. Qui ont critiqué également l’attitude de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), dont la Suisse est membre, mais qui a néanmoins inscrit la Suisse sur une liste de pays non coopératifs adressée au G20.
a pression exercée par les Etats-Unis et l’Allemagne a aussi été désapprouvée: des méthodes à la «Clint Eastwood», a glissé Rolf Schweiger (PLR/ZG).
Peer Steinbrück! Le nom du ministre allemand des Finances a tourné dans la bouche des intervenants comme une ritournelle. Le groupe socialiste aux Chambres envisage ainsi de l’interpeller personnellement et lui a adressé une lettre. Toujours à ce propos, Alex Berg, ambassadeur d’Allemagne en Suisse, s’est entretenu hier avec le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Michael Ambühl. «Nous avons aussi reçu des réactions de la population, dont certaines vont très loin», a déclaré Alex Berg, qui souligne que «la Suisse n’est pas le seul pays concerné, mais aussi des membres de l’UE». L’ambassadeur rapportera à Berlin le mécontentement suscité par les déclarations de Peer Steinbrück, jugées «méprisantes et agressives» par Micheline Calmy-Rey. Une ministre des Affaires étrangères qui a reçu hier son homologue liechtensteinoise, car Berne et Vaduz ont des «démarches semblables».
Faire front de manière unie, tel est le souhait de Hans-Rudolf Merz, qui a longuement tenté de démontrer aux élus du Conseil des Etats que le Conseil fédéral avait tout fait ce qui était en son pouvoir pour influencer les événements. Dont la force et l’accélération n’étaient pas «prévisibles», selon le ministre des Finances.
Hans-Rudolf Merz a par ailleurs défendu l’Autorité de surveillance des marchés financiers (Finma), sous le feu de la critique, en arguant que les autorités de surveillance d’autres pays n’avaient pas davantage prévu la crise financière. Il a cependant reçu le postulat du Saint-Gallois Eugen David (PDC), qui exige un rapport sur les défaillances et le rôle de la Finma. Le président de la Confédération a promis une réponse rapide et l’exécution de mesures de correction, le cas échéant.
XAVIER ALONSO BERNE
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