INTERVIEW

«Noël ne fait pas oublier la brutalité de la vie»

Par FRANCINE BRUNSCHWIG ET PHILIPPE DUMARTHERAY le 24.12.2009 à 00:03

Rencontre avec Shafique Keshavjee, pasteur, écrivain, professeur, pour évoquer la fête chrétienne et nos rapports avec l’islam.

Que représente Noël pour vous?
Noël, c’est l’expérience de la naissance de Jésus dans l’histoire. Celle de la lumière au milieu des ténèbres. Cette expérience joyeuse, comme dans toute naissance, n’est pas sans douleurs. Noël n’est pas une période où l’on oublie la brutalité de la vie: une amie chère terrassée par la maladie, l’anniversaire du suicide d’un enfant d’un proche. La lumière est peut-être plus forte mais les ombres aussi.

Conservez-vous l’espoir que ces ombres vont s’estomper?
Avec la foi, la lumière est plus forte que les ténèbres. Mais, selon les périodes de sa vie, on a l’impression d’être englouti par l’obscurité. Après le deuil de notre enfant Simon, le premier Noël a été beaucoup plus difficile que cinq ans après. Simon m’avait posé une question autrefois: «Comment peut-on savoir que Dieu est plus fort que le diable?» Il a répondu lui-même. «Dans le monde il y a plus d’amour que de haine.» C’est vrai, il y a plus de générosité que de méchanceté. A Noël, il y a cette espérance que c’est le lumineux qui triomphe.

Est-ce pour cela que vous allumez trois bougies à Noël?
Chaque année, on allume ces trois bougies. La première est rouge, pour se souvenir des personnes décédées. Il y a une bougie bleue, pour être en communion avec ceux que nous aimons et qui sont absents. Et la troisième, c’est celle de l’espérance. La rencontre de toutes les personnes que nous ne connaissons pas encore. Cela nous aide à nous tourner vers le passé, le présent et le futur. C’est une amie pasteure qui m’a fait découvrir cette coutume, un vieux rite de Suisse centrale.

Concrètement, qu’allez-vous faire à Noël?
On se retrouve en famille. On essaie aussi d’inviter une ou deux personnes qui sont seules. Et il y a le temps de l’Eglise, c’est quelque chose de très important. Dans notre paroisse, Noël va être fêté dans un EMS. Il y a trois dimensions, la famille, l’accueil et celle, communautaire, de l’Eglise.

Quelle est l’essence de Noël par rapport à d’autres fêtes?
Dans la foi chrétienne, Pâques est plus important que la fête de Noël. Dans la pratique, ce n’est plus le cas. Noël a pris le dessus. Mais dans les Evangiles, deux seulement sur quatre évoquent Noël alors qu’ils parlent tous de Pâques. Pourquoi? C’est le mystère de la renaissance de Jésus qui a amené à réfléchir à sa naissance. C’est d’abord cette expérience du mystère de la mort et de la résurrection de Jésus qui ont fasciné les premiers disciples.

Vous avez écrit cette phrase: «Au fond de moi, il y a un chrétien très convaincu et un athée qui sommeille.» Le doute est toujours là. Même un soir de Noël?
Certaines personnes ont peut-être cette grâce d’une conviction pleine. Pour moi, ce n’est pas le cas. C’est plus instable, plus dynamique aussi. On est sur un pied, puis sur un autre, cela nous fait peut-être marcher, avancer. Simon m’avait demandé de lui expliquer la différence entre un athée, un agnostique et un croyant. Je lui ai dit qu’un athée, c’est celui qui ne croit pas en Dieu, un agnostique, celui qui ne sait pas si Dieu existe, et un croyant, celui qui lui fait confiance. Simon m’a alors répondu: «Au fond, en chacun de nous, il y a un croyant, un athée et un agnostique.»

La mort de votre fils a renforcé ces doutes?
On ne côtoie pas l’inacceptable sans que cela ait des incidences intérieures. Sur le moment, c’est l’abîme. Le langage perd son sens. Dans le livre de Job, il y a cette belle parole. «Si je parle, ma douleur n’en est pas calmée et si je me tais, me quittera-t-elle?» Il faut apprendre à faire avec. Et la vie continue: celle des enfants, le beau mariage d’un fils…

Et la foi là-dedans?
Il y a l’expérience de la nuit obscure pour reprendre les termes des mystiques. Et avec la foi, il y a l’accueil d’une lumière, celle célébrée à Noël.

Votre prénom veut dire bonté en arabe. Est-ce lourd à porter?
Chaque fois que j’explique l’idée de bonté, je me rappelle ce que Jésus dit dans les Evangiles. «Dieu seul est bon.» J’ai le droit de ne pas être bon!


 

«L’islam n’est pas une religion comme les autres»

Vous venez de publier un texte* que vous adressez aux opposants à l’initiative sur les minarets, dont vous étiez, à ses partisans et aux musulmans. Mais ce vote ne signifie-t-il pas l’échec du dialogue interreligieux que vous pratiquez depuis près de quinze ans?
Non. Il peut y avoir des phases dans le dialogue. Il n’est pas question de revenir en arrière. Mais il s’agit maintenant de dépasser la juxtaposition des textes les plus lumineux de chacune des traditions pour parler aussi de ce qui est plus sombre. Cela dit, les résultats du vote dans les cantons de Genève, de Vaud, de Neuchâtel, de Bâle, notamment, indiquent que là où le dialogue est actif, il a porté ses fruits.

Vous dénoncez, à propos de l’islam, certains discours creux, la naïveté et les bons sentiments. Qu’entendez-vous par là?
Je dénonce la généralisation style UDC: tous les musulmans dans le même sac. Mais aussi l’égalitarisme cher aux milieux de gauche, qui traite sur un pied d’égalité des traditions religieuses qui ne le sont pas. Prenez les valeurs fondamentales que sont la liberté et l’égalité. Pour défendre la liberté jusqu’au bout, peut-on le faire sans s’interroger sur certains groupes musulmans qui continuent d’affirmer: «Celui qui change de religion, tuez-le!»? Avec une telle position, la liberté n’existera plus, elle sera perdue. Même chose pour l’égalité si elle est accordée à des groupes qui la remettent en question.

Justement, vous affirmez que «l’islam n’est pas une religion comme les autres». Pourquoi?
Le monde musulman revendique une identité qui s’articule beaucoup plus au niveau politique, juridique, national que les autres religions. C’était le cas aussi des catholiques et des protestants autrefois, mais plus aujourd’hui. Le bouddhisme, comme le christianisme et l’islam, est une religion missionnaire. Mais les bouddhistes agissent dans le cadre légal et n’exigent pas d’exceptions. Une différence fondamentale entre Jésus et Mohammed, c’est que le premier n’a jamais eu le pouvoir politique. Mohammed l’a eu, il a été chef religieux, mystique, juge, chef militaire, il représente le cumul de toutes ces fonctions et donc, pour de nombreux musulmans, cet idéal reste à atteindre.

Croyez-vous à un islam occidentalisé?
Cela prendra beaucoup de temps.

Certains comportements missionnaires de la part des chrétiens, notamment en Afrique et en Asie, n’ont pas grand-chose à envier aux musulmans. Ne faut-il pas d’abord balayer devant notre porte?
Bien sûr, c’est prioritaire. Mais cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas évoquer aussi nos questions difficiles respectives, c’est ce que j’écris dans mon texte.

Quelles pistes après ce vote?
Je souhaiterais qu’un groupe de travail réunissant des partisans et des opposants de l’initiative, des personnes ayant l’expérience du dialogue interreligieux se retrouvent pour imaginer un nouvel article constitutionnel. Ce que j’espère aussi, c’est que les responsables musulmans rassurent les Suisses en répondant aux questions difficiles, comme le font les représentants des autres religions.

*A lire sur www.skblog.ch

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