DÉCÈS

Nicolas Hayek: mort d’un pionnier

Par ÉLISABETH ECKERT le 29.06.2010 à 00:01. mise à jour le 29.06.2010 à 10:51

Le créateur de la Swatch et redresseur de l’horlogerie suisse est mort hier d’une crise cardiaque à son bureau.

«Comme tous les matins, M.?Hayek est arrivé à son bureau, au Swatch Group. Et a tenu séance, quand…» Silence. Sa plus fidèle collaboratrice et amie depuis vingt ans, Béatrice Howald, s’est dévouée, hier soir encore, pour répondre aux médias. Car Nicolas Hayek, même lorsqu’il cumulait toutes les fonctions à la tête de l’empire horloger milliardaire, n’a jamais eu de service de presse pléthorique et inutile. Qui voulait parler au seigneur du temps passait par Mme Howald, responsable de chacune de ses minutes.

«Rien ne laissait présager un tel drame, poursuit-elle, très émue. Je l’ai encore vu samedi dernier; il avait bonne mine, se promenait avec sa femme. Une chose est sûre: M. Hayek aurait aimé partir comme cela, sur son lieu de travail, brusquement. Il ne voulait pas entendre parler de retraite. Quand on lui demandait s’il comptait s’arrêter, il nous répondait toujours: «Et Picasso, il a pris une retraite, lui?» Pour nous, par contre, le choc est immense.»

Béatrice Howald ne sait pas quand auront lieu les obsèques: «La famille communiquera à ce sujet.» Picasso, Mozart: voilà ses maîtres, ses modèles. Comme nous l’a encore confirmé hier soir son assistante de toujours, «c’était un artiste entrepreneur».

Nicolas Georges Hayek est né le 19 février 1928 à Beyrouth, d’un père dentiste libano-américain et d’une mère libanaise, tous deux de confession grecque orthodoxe. A Beyrouth, il étudiera les mathématiques, la chimie et la physique, et y rencontrera une Suissesse, jeune fille au pair, Marianne. Il décidera de l’épouser contre l’avis de sa famille. Selon l’un de ses biographes, Jürg Wegelin, «c’est ce désaccord qui l’a poussé à quitter le Liban, en 1949». Et à ne jamais y retourner, oubliant même jusqu’au dernier mot d’arabe. Pourtant, Nicolas Hayek va rester, jusqu’à son dernier souffle, «cet homme du Sud, affirme Eric Othenin-Girard, rédacteur en chef du magazine Movment, et qui fut l’un de ses proches pendant trente ans. Nicolas Hayek, savez-vous, était quelqu’un d’infiniment humain, émotif, affectif, derrière les aspects plus cassants que l’on connaissait de lui. Je l’ai vu tant de fois aller porter un bouquet de fleurs à l’un de ses salariés hospitalisé.»

Les premiers millions
A peine arrivé à Zurich, Nicolas Hayek crée une société de conseils industriels, Hayek Engineering, où il réalisera ses premiers millions, grâce à de beaux mandats avec Mercedes, Mannesman, puis avec les CFF. Grâce à ses conseils, il permettra également, dans les années 1970, de faire économiser plus de 1?milliard de francs à la Confédération en dissuadant les parlementaires de faire construire les chars Leopard en Suisse. Christoph Blocher, furieux, le traitera d’ailleurs de «gauchiste antimilitariste primaire».

Et c’est en sa qualité de consultant industriel renommé que, en 1985, il sauvera et rachètera la Société suisse de microélectronique et d’horlogerie – ancêtre du Swatch Group – en compagnie du milliardaire Stephan Schmidheiny. Chacun mettra 50 millions de francs: les banques (UBS et SBS) voulaient se débarrasser à n’importe quel prix de ce fardeau horloger auquel elles ne voyaient aucun avenir.

«Il y a à peine deux semaines, raconte encore Eric Othenin-Girard, il me disait: «Le temps me manque. Je vais bientôt mourir. Mais j’ai encore tant de choses à faire.»

Nicolas Hayek, personnalité définitivement hors norme, toujours en avance de dix idées, antimondain, contempteur de la finance casino, coquin et rebelle, vit ses premières secondes d’éternité.


 

 

Le monde politique, unanime, réagit avec émotion

Les réactions ont afflué, dès l’annonce du décès de Nicolas Hayek, hier en fin d’après-midi.

Doris Leuthard, présidente de la Confédération.
«De par son engagement et ses courageuses interventions, Nicolas Hayek a donné durant des décennies de grandes et importantes impulsions à l’ensemble de l’entrepreneuriat et de l’économie suisses. Nous lui devons beaucoup.»

Hans Stöckli, maire de Bienne.
«Je l’ai très régulièrement côtoyé, je lui ai encore téléphoné le week-end dernier. Je suis très triste et très choqué de la mort de M. Hayek. J’avais l’impression qu’il serait actif éternellement. Il avait 82?ans mais toujours bouillonnant d’idées. Il est irremplaçable et va laisser un vide qu’on ne pourra pas combler. La Suisse lui doit le renouvellement de l’industrie horlogère. Il y a trente ans, on voulait vendre Omega aux Japonais! Ce n’était pas seulement un entrepreneur, mais un vrai patron avec une sensibilité sociale. Durant la crise, il n’a licencié personne. Il avait sa porte toujours ouverte quels que soient les problèmes. C’était l’entrepreneur suisse le plus connu dans le monde entier. Et même s’il portait plusieurs montres au poignet, jamais il n’a compté son temps lorsqu’on venait le voir. Il était disponible, avec une capacité d’analyse hors du commun. On lui exposait un problème et il voyait immédiatement les forces et les faiblesses, et nous donnait un avis. Bienne lui doit énormément. Son rapport a largement contribué à sauver Expo.02. Il avait des avis tranchés mais il respectait énormément la politique et la démocratie directe. Il s’intéressait vraiment à la Suisse. Il a été un des premiers à critiquer les banques. Je l’ai énormément respecté. C’était un exemple.»

Yvan Perrin, vice-président de l’UDC suisse.
«Les avis de Nicolas Hayek étaient très écoutés. Il était souvent extrêmement critique mais indéniablement crédible. Je dirais qu’en Suisse il avait la stature d’un Warren Buffett aux Etats-Unis. Il avait toujours un coup d’avance. Il a su anticiper et se préparer. C’est d’ailleurs ce sens de l’anticipation qui est une
des clés de la réussite du Swatch Group. Le canton de Neuchâtel lui doit énormément et je dirais que, dans la situation que nous connaissons, on a besoin d’hommes comme lui. Son hostilité aux dérives du système bancaire est cohérente. Dans le domaine politique, il a toujours eu la position d’un entrepreneur qui se bat pour les emplois, et jamais celui d’un spéculateur. Je n’ai jamais décelé de sympathie particulière pour un parti politique. Je crois qu’il était tout simplement un entrepreneur apolitique.»

Alain Berset, conseiller aux Etats PS/FR.
«Nous avions des contacts réguliers avec lui. En juin de l’année passée, le groupe socialiste est allé en course d’école à Bienne et nous l’avons rencontré. C’était un moment très fort. Il était très vif, avec une analyse politique très fine, très pointue. Il a dénoncé sans relâche les dérives de l’économie et de la finance. Je n’ai pas l’intention de faire de la récupération politique, mais s’il était proche du Parti radical, je dirais que c’était d’un Parti radical à l’ancienne. Nicolas Hayek avait une stature qui lui permettait d’intervenir dans le débat politique avec légitimité. Dans les années 1990, déjà, il a dénoncé la hauteur du franc suisse, qui posait un problème pour les emplois et pour les exportations. Je crois que ses critiques étaient apolitiques, mais, pour nous, il a de fait été un appui très fort dans la critique que nous avons faite depuis trois ans sur les dérives du système bancaire.»

Fulvio Pelli, président du PLR.
«C’était un entrepreneur assez extraordinaire de par son courage et son sens de l’innovation. Dans les discussions politiques, ce n’était pas un homme facile, il était très sûr de lui, pas très modeste, mais c’était quelqu’un avec qui il était très intéressant de discuter. Il se disait proche du Parti libéral-radical, et en ce sens, il n’hésitait pas à se montrer très critique et à faire entendre sa voix. Au moment de la crise financière, je suis allé lui rendre visite. Il avait une vision assez critique sur le système bancaire et, pour moi, c’était intéressant d’entendre commenter une réalité politique à partir d’un autre point de vue.»

JUDITH MAYENCOURT ET SERGE GUMY

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