DIATRIBE

Mahmoud Ahmadinejad dérape. La Suisse prise en otage?

Par Patrick Chuard le 21.04.2009 à 00:03

Le président iranien a attaqué Israël, hier, lors de l’ouverture de la conférence de l’ONU sur le racisme.

Durban II, la conférence de l’ONU sur le racisme, a dérapé sec dès le premier jour. «Israël est un gouvernement raciste», a lancé, hier après-midi, Mahmoud Ahmadinejad, le président iranien, à la tribune. Lançant une diatribe contre Israël et ses «abus sionistes» à l’encontre du peuple palestinien, il égratigne l’ONU et l’Occident, jugés complices. A cet instant, les vingt-trois ambassadeurs présents de l’Union européenne se lèvent comme un seul homme. Ils quittent la salle.

L’ambassadeur suisse auprès de l’ONU, Dante Martinelli, lui, reste à sa place. Il ne bouge pas et écoute Ahmadinejad finir son discours. Sans lever le petit doigt. Mais à quel jeu joue la Suisse? Dimanche soir déjà, le président Hans-Rudolf Merz avait invité Ahmadinejad à manger, provoquant la colère d’Israël. L’Etat hébreu, en réaction, a annoncé hier matin qu’il rappelait son ambassadeur en Suisse. En guise de réponse, le Conseil fédéral a «convoqué» le représentant israélien à Berne. Dans quelle galère la Suisse s’est-elle embarquée?

C’est la question que pose avec colère la conseillère nationale Martine Brunschwig Graf (PLR/GE). «C’est regrettable que notre ambassadeur soit resté, dit-elle. Après une entrée en matière pareille, cette conférence est totalement discréditée, elle n’a plus de raison d’être. Quelle que soit la déclaration finale, tout le monde retiendra ce discours, qui est une insulte à l’ONU et aux pays occidentaux. Je demande que la Suisse se retire de Durban II et que le Conseil fédéral s’exprime officiellement.»

Calmy-Rey absente
Les explications du gouvernement sont venues hier soir. Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) a rappelé que la Suisse est non seulement le «pays hôte» de la conférence, mais représente les intérêts des Etats-Unis en Iran. Micheline Calmy-Rey a toutefois renoncé au dernier moment à participer elle-même aux débats. Le DFAE «déplore» les propos d’Ahmadinejad, jugés «contraires à l’esprit et aux buts de la conférence». Hans-Rudolf Merz, de son côté, a justifié sur les ondes de La Première la participation de la Suisse – et son repas dimanche avec le président iranien: «La situation est explosive au Moyen-Orient, il doit y avoir un dialogue. Se retirer des discussions n’amènerait aucune solution au problème.»

Qu’importe, Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD (Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation), laisse éclater son dépit: «Le fait d’être resté est scandaleux pour notre pays, alors que des ambassadeurs ont quitté la salle. Cela faisait des mois que nous mettions en garde les autorités contre les dérapages programmés de cette conférence.»

Carlo Sommaruga (PS/GE), lui, n’y trouve rien à redire. «Ce sont les risques de la Genève internationale, juge-t-il. Le dérapage d’Ahmadinejad aurait eu lieu n’importe où ailleurs dans le monde. La Suisse, qui est partie prenante dans les négociations entre les Etats-Unis et l’Iran, se devait d’être présente. Les bons offices, ce n’est jamais agréable, je vous rappelle que la Suisse représentait les intérêts allemands lors de la libération de Rome à la fin de la guerre!» Un avis que partage Luc Barthassat (PDC/GE): «On s’attendait à de tels propos – que je condamne et qui doivent réveiller les consciences – mais Genève est la place où ces choses-là doivent s’exprimer.»

«On invite un cinglé…»
Oskar Freysinger (UDC/VS), lui, ne mâche pas ses mots: «On invite un cinglé à s’exprimer et les gens s’étonnent qu’il tienne des propos de cinglé, c’est ahurissant, dit-il. Je veux bien que la Suisse joue les bons offices, mais on n’était pas obligés d’accueillir cette conférence ni d’inviter ce monsieur à manger.»

Ueli Leuenberger (Verts/GE) se dit persuadé «que des négociations ont lieu en marge de cette conférence, qui aboutiront à quelque chose, mais c’est invisible pour l’instant.» Un très fin connaisseur des relations Suisse-Iran doute, lui, que de grandes négociations soient en cours: «Les élections présidentielles se tiennent dans six semaines en Iran, et je ne pense pas que cette conférence soit le cadre de grands échanges dans les coulisses.»

La Suisse simple otage ou actrice d’un ballet diplomatique souterrain? Les autorités ont en tout cas l’intention de tenir la barre droite. La Suisse assistera en principe à la conférence jusqu’à la fin de la semaine. Son ambassadeur s’exprimera aujourd’hui à la tribune.
 


 

Flot de réactions

PROVOCATEUR «Je déplore l’utilisation de cette plate-forme par le président iranien pour mettre en accusation, diviser et même provoquer», a déclaré le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, jugeant ces propos «à l’opposé des objectifs de cette conférence».

HONTEUX L’ambassadeur adjoint des Etats-Unis à l’ONU, Alejandro Wolff, a qualifié de «honteux», «exécrables» et «haineux» les déclarations du chef de l’Etat iranien. La secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, a toutefois ajouté que Washington restait ouvert au dialogue.

FANATIQUE Le porte-parole du Ministère des affaires étrangères israélien, Yigal Palmor, a vu dans ce discours «une preuve supplémentaire du fanatisme à tout va du président iranien».

INTOLÉRABLE Ce discours constitue «un appel intolérable à la haine raciste» et «bafoue (…) les valeurs inscrites dans la Déclaration universelle des droits de l’homme», a déclaré le président français, Nicolas Sarkozy.

INCENDIAIRE Le Royaume-Uni «condamne sans réserve les propos insultants et incendiaires du président iranien», a déclaré un porte-parole du premier ministre Gordon Brown, jugeant qu’ils «n’ont leur place nulle part, certainement pas dans une conférence antiraciste de l’ONU».

INACCEPTABLE «Nous ne pouvons pas permettre de légaliser par notre présence des attaques anti-israéliennes totalement inacceptables», a indiqué le ministère tchèque des Affaires étrangères.

LOGIQUE Le chef de la diplomatie norvégien, Jonas Gahr Stoere, a relativisé. «Le président iranien est dans une logique électorale. Si on commence à se retirer parce qu’on trouve que c’est inconfortable de rencontrer nos opposants idéologiques, le monde y perd», a-t-il jugé. 

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