Les «youyous» résonnent dans les sous-sols de la mosquée de Lausanne. Les femmes vêtues de leurs plus beaux foulards se chauffent la voix. A l’étage, la pièce dédiée à la prière s’est transformée en salle de repas. Normal. Ce dimanche est jour de fête pour les musulmans qui célèbrent l’Aïd-el-Kébir. Mais ce grand Noël islamique n’a pas la saveur habituelle. Les caméras de télévision sont installées dans un coin. Oskar Freysinger a retiré ses chaussures. Les responsables de la mosquée, eux, restent scotchés aux résultats de l’initiative antiminarets.
Milieu de l’après-midi. Le couperet tombe. Les minarets de la discorde ne verront pas le jour. En un instant, la nouvelle se répand. Le jour de fête prend un goût amer.
Le malaise
Pas de cri, pas de larmes. Mais un malaise. Celui d’une communauté qui ne pleure pas ses minarets, mais son image ternie. «Je suis touché et blessé. Ce vote me montre que je n’ai pas le droit d’exprimer ma spiritualité. Je suis né ici, pourtant mon pays me considère comme un étranger», lance Rayane ben Amor, jeune fidèle de la mosquée. A ses côtés, Chantal Khafif Bezençon, Suissesse convertie, accuse le coup. «Le plus dur, c’est que ce score montre que l’on n’est finalement pas bien accepté. Cette campagne a joué sur l’émotionnel, et le débat a rapidement glissé sur le port du voile, le mariage forcé. Des thèmes pourtant que nous combattons. Désormais, je crains que l’amertume ne s’installe chez les musulmans.»
La fête ne cède pas à la noirceur du résultat. On tape dans les mains au rythme des chants et de leurs sonorités envoûtantes. Piqûre de rappel. Tewfiq Maliki, président du Conseil islamique suisse et porte-parole de la mosquée de Lausanne, exprime son inquiétude au micro. «Veut-on un retour à l’obscurantisme? Aujourd’hui, la Suisse connue pour sa propreté est salie. Nous, les moutons, qu’ils soient noirs ou blancs, on en fait un bon ragoût et un tajine!» Les rires éclatent alors qu’en cuisine le menu confirme ses dires… Mais le mot d’ordre ne glisse pas vers la colère. «Nous restons sereins et confiants en un retour à la raison.» Derrière sa longue barbe, l’homme parle certes du malaise helvétique et du travail de fond à mettre en œuvre. Mais ses yeux craintifs sont rivés vers le reste du monde. «A l’étranger, la Suisse va passer pour un Etat raciste et nous allons le payer.»
La prière a pris le relais. En attendant le repas, un groupe de jeunes femmes préfèrent plaisanter. «C’est dommage, il n’y aura pas de minarets pour décorer la Suisse!» jette Soulayma, étudiante à l’EPFL. Une jeune génération de Suissesses musulmanes qui balaient tout les stéréotypes. Foulards fashion, elles rient des burqas de l’affiche UDC. Tout en observant avec peur ses ravages. «A cause d’un simple voile, les gens nous regardent différemment. On m’a dit de rentrer chez moi. Mais chez moi, c’est ici!» explique Aïsha, étudiante.
Un peu plus loin, des amis débattent de la votation. «Je ne m’attendais pas à un oui aussi net. C’est grave», exprime Fadila All. «La vague de la peur a parlé. Désormais, il faudra tripler nos efforts pour que les gens comprennent qui nous sommes», ajoute Rabi Noueily. A côté, Biram Ly, Suisse et Sénégalais, constate: «Chaque époque a eu ses boucs émissaires. Là, c’est notre tour.»
Une fête au goût amer, mais, en quittant la mosquée, les «youyous» ont tout de même pris le dessus.
Le Mouvement de lutte contre le racisme, soutenu par la gauche, organise une manifestation de protestation demain à 17?h?30. La marche débutera à la cathédrale de Lausanne en direction de la mosquée.
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