MATERNITÉ

Quand la grossesse n’existe pas

Par Anne-Muriel Brouet le 03.06.2010 à 00:01

Une femme peut enfanter sans avoir conscience d’avoir été enceinte. C’est peut-être ce qu’a vécu la mère du bébé retrouvé la semaine dernière à Morges. Le point sur le déni de grossesse.

Un nouveau-né retrouvé dans la poubelle des toilettes publiques d’un parc de Morges. Le lieu, maculé de sang, témoigne d’avoir été le théâtre de l’accouchement. Le petit garçon, sauvé de l’hypothermie, est aujourd’hui âgé de 8?jours. De la mère, nulle trace. La police vaudoise n’exclut aucune hypothèse, y compris celle du déni de grossesse de la mère. Ce terme ambigu recouvre des situations bien complexes mais heureusement rares.

«Nous sommes dans l’exceptionnel», confirme Grégoire Théry, obstétricien au CHUV. Les études européennes évaluent à une naissance sur 2500 le nombre de dénis totaux de grossesse. Par ce terme, on comprend que ni la mère ni son entourage n’ont été conscients qu’un enfant était à naître jusqu’au jour où il est arrivé. Le plus souvent, l’accouchement est révélé suite à des douleurs abdominales qui poussent la mère à consulter en urgence. C’est le bouleversement.

«Ces cas sont les plus dangereux pour le bébé, poursuit le médecin. La mère n’a jamais eu conscience d’être enceinte, donc, pour elle, elle n’est pas maman et ce n’est pas un enfant qui naît.» Dans les cas extrêmes, l’enfant décède, éliminé ou abandonné par une mère qui ne réalise pas que c’est un enfant. Toutefois, «le néo-naticide concerne une naissance sur 8000», précise Geneviève Sandoz, psychologue au Planning familial à Genève.

Derrière ces exceptions, il y a les cas plus fréquents de déni partiel, lorsque la nouvelle d’une grossesse est révélée alors que le fœtus a déjà 12, 15 ou 20 semaines. Les médecins le distinguent de la dénégation de grossesse. Dans ce cas, la femme sent bien qu’il se passe quelque chose, mais ne veut, plus ou moins consciemment, pas la nommer. Ces cas sont moins rares et concernent une naissance sur 450 à 500.

Fœtus à l’arrière
«Comment est-ce possible?» est la première question qui vient à l’esprit. «Il n’y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre», dit la maxime. «Certaines femmes ont même leurs règles. Ou du moins interprètent des petits saignements comme tels, alors que chez une femme qui se sait enceinte, cela serait considéré comme un signe de fausse couche», explique Grégoire Théry.

«Le corps suit ce déni, ajoute Geneviève Sandoz. La femme ne présente pas les signes classiques de la grossesse. De son côté, le fœtus se développe à l’arrière du ventre, ce qui ne se voit pas.» «Les premiers mouvements du bébé dans le ventre ne sont absolument pas une évidence», rappelle Saira-Christine Renteria, responsable de l’Unité de gynécologie psychosociale au CHUV. «C’est d’abord une construction. Or, dans le déni, la grille de lecture des signes n’est pas là. Ce n’est qu’une fois la chose devenue dicible que l’on se rend compte que tous les symptômes étaient là.» Enfin, le déni est contagieux: l’entourage ne se rend compte de rien. Même les professionnels de la santé peuvent passer à côté de la réalité.

Causes multiples
«Pourquoi?» est l’autre interrogation. «Chaque histoire est particulière, modère Saira-Christine Renteria. Au départ, ce peut être un échec de contraception, oubli que la femme espérera sans conséquence parce qu’elle n’a pas envie d’enfant. Ou un test de grossesse erroné qui rassure faussement celle qui espère ce résultat. Ou encore ce même test trop longtemps retardé, finalement effectué quand le délai pour une interruption volontaire de grossesse est échu.»

Le déni n’est pas pour autant un acte banal, il résulte d’une conjonction de facteurs chez des femmes qui ont peut-être en commun le fait de moins habiter leur corps. «Elles le mettent entre parenthèses, ne l’écoutent pas», avance la médecin. Mais le déni de grossesse peut toucher toutes les femmes, célibataires ou mariées, avec ou sans enfants.


 

«Rattraper le temps perdu»

«C’est un traumatisme de découvrir que l’on est enceinte alors qu’on ne le pensait pas du tout», insiste Geneviève Sandoz. Comment aider ces femmes? «Le travail, avec une équipe interdisciplinaire, va être de rattraper le temps perdu pour favoriser la mise en place d’un lien de la mère avec l’enfant», détaille la psychologue. Dans la majorité des cas, la mère gardera son bébé, assurent les spécialistes. Parce qu’il est souvent trop tard pour avorter mais aussi parce que le soutien des professionnels permet parfois un dénouement heureux. Quant à l’enfant, «nous n’avons pas encore suffisamment de recul sur le long terme pour évaluer la qualité de la relation mère-enfant», regrette la conseillère en planning familial. Sachant que le suivi, sauf dans des cas exceptionnels, dépend du bon vouloir de la mère, il n’est pas toujours facile de le réaliser, d’autant plus quand il a déjà été inexistant durant la grossesse.

L’adoption est rarement une option. «Surtout si la femme a déjà des enfants, précise Saira-Christine Renteria. En outre, l’adoption est d’autant plus difficile qu’elle est considérée par la famille, et culturellement ici, comme un abandon par la mère.»

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