SCÉNARIO

Et si Genève basculait dans le camp des «Neinsager»?

Par Cédric Waelti le 05.02.2009 à 00:03

Au bout du lac, le sentiment antifrontalier a été dopé par la campagne. Les plus chauds partisans du oui redoutent aujourd’hui le pire. Explications.

«Nous n’en avons rien à faire des Roumains. Le problème, ce sont les frontaliers. Les patrons abusent sur les salaires, les frontaliers acceptent la sous-enchère. Donc non à l’afflux massif de travailleurs.» Sur le site internet de la Tribune de Genève depuis le début de la campagne, les commentaires antifrontaliers pullulent. Dans l’anonymat confortable des forums de discussion, les citoyens écrivent ce qu’ils répugnent à dire ouvertement. Des propos qui dépassent aujourd’hui le cadre d’internet. Le Mouvement citoyens genevois (MCG), vitrine politique de l’opposition aux frontaliers, a enregistré 80 demandes d’adhésion en trois semaines. Dans les cafés et en privé, beaucoup tirent à vue sur les voisins français.

«Nous serons sauvés par les Suisses allemands»
A Genève, la campagne sur la libre circulation et son extension a bel et bien exacerbé le sentiment antifrontalier. Même si les deux sujets ne sont pas liés, l’amalgame se fait à tout bout de champ. Et à trois jours des résultats du scrutin, les élites politiques et économiques tremblent. La Genève internationale, qui porte en étendard son ouverture sur le monde, n’a jamais semblé aussi proche de basculer dans le camp du repli. Jacques Jeannerat, député et directeur de la Chambre genevoise du commerce et de l’industrie, s’en remet aux compatriotes d’outre-Sarine. «Je pense que Genève et la libre circulation seront sauvés par les Suisses allemands», confie-t-il. Le radical s’attend au mieux à un minuscule oui des Genevois. «51 ou 52% peut-être», pronostique-t-il.

Le président de la Société des cafetiers, hôteliers et restaurateurs genevois, un secteur où l’énorme majorité des employés sont Français, affiche un optimisme timide. «Même si la thèse d’un non est imaginable, je mise sur un petit oui des citoyens genevois», glisse Laurent Terlinchamp, également déboussolé.

En face, les partisans du non ont déjà mis le champagne au frais. «Sur les stands organisés en ville, nous avons croisé beaucoup de gens hostiles au MCG, mais ils nous ont dit avoir voté non», raconte Eric Stauffer, président et député du MCG. «J’en suis convaincu, dimanche il faut s’attendre à un tremblement de terre politique.»

Comment en arriverait-on là? «Les politiques n’ont pas fait leur travail», déplore Michel Charrat, président du groupement transfrontalier. «Ils ont laissé se développer le discours du MCG sans répondre à leurs accusations infondées. On voit aujourd’hui le résultat. Et je pense que le pire est à venir avec les élections cet automne».

«Sans les frontaliers, on devrait fermer l’hôpital»
Les autorités ont bien tenté de rappeler le rôle essentiel des frontaliers dans l’économie genevoise: le canton offre 297?000 emplois pour 234?000 personnes en âge de travailler. Pour répondre à ses besoins, Genève se doit donc d’embaucher des frontaliers, mais aussi des pendulaires vaudois. Des arguments rationnels mais peut-être un rien abstraits.

Aux yeux de plusieurs observateurs, les avantages collectifs ne pèsent pas bien lourd face aux craintes individuelles. «J’ai le sentiment que nous n’avons pas répondu aux préoccupations concrètes des Genevois liées à la crise mondiale», analyse Laurent Terlinchamp. «Au lieu de cela, nous avons assisté à une bataille de chiffres».

Le développement de la concurrence frontalière dans le secteur des services a également changé la donne. Y compris dans l’administration cantonale. Une réalité qui ne se reflète pas dans les chiffres (lire ci-dessous). Mais le symbole est fort. Et le MCG ne se prive pas de l’exploiter depuis des mois.

D’autres grandes entités publiques, comme les Hôpitaux universitaires et les Transports publics, sont également gourmandes en frontaliers. Une nécessité, rappelle Jacques Jeannerat. «Pour contrer véritablement ce discours antifrontalier, il faudrait faire la simulation et boucler un jour les frontières. On devrait fermer l’hôpital, se passer des bus et le choix de restos à midi serait des plus limités».



En chiffres

PERMIS Le nombre de personnes au bénéfice d’un permis de frontaliers à Genève était en juin 2008 de 62?744. En 2004, on comptait à Genève 35?000 permis, et 27?000 en 1997.

RÉPARTITION PAR BRANCHE
L’essentiel de ces 62?744 frontaliers travaillent dans le secteur «banques, assurances, agences-conseil» (17?099). Une part importante est employée dans le commerce et l’hôtellerie (15?821), dans des services divers, dont la santé (11?028), et aussi dans l’industrie (10?136). Dans l’administration, ils sont 421 (sur 16?000 fonctionnaires).

BINATIONAUX Ces derniers ne sont pas compris dans les statistiques «frontaliers». En 2008, ils étaient 20?000 à être établis en France.

PENDULAIRES VAUDOIS Ils étaient en 2008 24?000 Vaudois à travailler dans le canton de Genève.

GAINS L’impôt prélevé sur les frontaliers a rapporté au canton un gain net de 545 millions (2006).

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