SANTÉ

Généraliste, une espèce menacée

Par LAURENT AUBERT le 01.04.2009 à 00:02

Au-delà des tarifs d’analyse, les généralistes s’inquiètent du succès des permanences auprès de leurs patients.

La grogne des généralistes s’étend à l’ensemble du pays. Aujourd’hui, des débrayages sont organisés dans plusieurs cantons et les praticiens défileront à Berne sous les fenêtres de Pascal Couchepin. Au-delà du différend sur les tarifs des analyses, les médecins de famille s’inquiètent de leurs conditions de travail, voire même de leur avenir, menacé par les nouvelles habitudes de la population.

«Nos patients veulent être reçus rapidement – même si leur état ne justifie pas une visite aux urgences.» Le docteur Serge Guggi a tiré les conséquences de cette observation pour créer le Centre médical et chirurgical de la Broye (CMCB) à Payerne. Engagée depuis un certain temps dans les grands centres, cette évolution commence à toucher la périphérie. «Le CMCB offre la même disponibilité qu’un service des urgences.» Avec cet avantage qu’il décharge de la «bobologie» les urgences de l’hôpital local.

Mais où sont donc passés les spécialistes de la médecine de premier recours que sont les généralistes? Bernhard Stricker, porte-parole de la Société suisse des médecins généralistes (SMG), se refuse à confirmer la migration des patients vers les permanences ou les urgences. «Certains de nos membres en font parfois état, mais cela ne repose sur aucune donnée chiffrée.»

Publiée lundi, la statistique des coûts de la santé 2007 fournit pourtant un indice. Elle fait état d’une progression des coûts des soins ambulatoires dans les hôpitaux de 7,1% par année en moyenne entre 2002 et 2007. Si ce chiffre recouvre plusieurs phénomènes, il illustre aussi le développement des permanences et des urgences.

Plus seulement les marginaux
Secrétaire général de la Fédération des hôpitaux vaudois (FHV), Robert-Paul Meier témoigne: «Les hôpitaux deviennent le lieu de la médecine de premier recours. Ils accueillent toujours plus de patients qui n’ont pas de médecin de famille.» Au départ, ces malades en déshérence étaient essentiellement des personnes mal intégrées dans la société. «Aujourd’hui, on ne peut plus dresser un tel profil: les permanences médicales accueillent toutes sortes de gens.»

Les médecins en cabinet étant moins nombreux et moins disponibles, tous ceux qui ont des difficultés à obtenir des rendez-vous ont tendance à se tourner vers les structures collectives. «En outre, les gens sont plus mobiles», ajoute Robert-Paul Meier. Une consultation proche du travail leur convient souvent mieux.

Directeur de la Policlinique médicale universitaire (PMU) de Lausanne, le docteur Alain Péroud parle d’expérience: «Un généraliste voit une centaine de personnes par semaine. Pour les urgences, il va donner la priorité aux patients réguliers.» Les autres seront placés dans les cases vides, dans la mesure du possible et avec les délais que cela suppose.

A Lausanne, le phénomène de report des soins de base touche de plein fouet le CHUV, un établissement affecté en principe à la médecine de pointe, à l’enseignement et à la recherche. D’où le projet d’installer une antenne de la PMU au Flon.

Pistes à suivre
Pour Robert-Paul Meier, «les hôpitaux vont devoir poursuivre leurs réflexions.» A Baden (AG), par exemple, l’hôpital régional a mis en place une collaboration avec des cabinets collectifs. Ces derniers prennent en charge les patients en journée, alors que la permanence de nuit et du week-end est assurée par l’hôpital.

De fait, les hôpitaux ne sont pas vraiment conçus pour ce nouveau rôle. «Longtemps, on allait chez le médecin puis, en ultime recours, à l’hôpital, explique Alain Péroud. Le fait qu’on mette en place des structures pour la «bobologie» en dit long sur le développement du système de santé suisse.»


 

Des toubibs au centre commercial

Au centre commercial de Balexert, à Genève, entre les DVD et les bouquets du fleuriste, une étrange vitrine attire l’œil. Elle passe subrepticement du jaune fluo au vert pomme, avant de virer au rose bonbon. Lounge? Boîte de nuit? Non, un centre médical!

Derrière le verre fumé, un écran plat accueille le chaland. Il y découvre le nom et les spécialistes qui sont à disposition: chirurgien orthopédique, ophtalmologue, ORL, gynécologue, physio, ostéopathes. Sans oublier des généralistes, qui assurent, à tour de rôle, une permanence. «Nous sommes à la disposition des clients», explique le docteur Pierre Froidevaux, qui assume ce terme plutôt que celui de patient. «Nous aussi avons des clients. Pour moi, le mot n’est pas péjoratif. Il implique service, disponibilité et respect.»

Cet ancien député radical au Grand Conseil genevois est également le patron de SOS médecins. Soucieux d’améliorer le lien thérapeutique avec le patient, il imagine à la fin des années 90, «le cabinet du IIIe millénaire». Avec deux idées-forces: aller à la rencontre des gens et miser sur la transparence.

Le centre médical de Balexert ouvre en 2000. Des médecins au milieu des commerces? La médecine serait-elle un produit comme un autre? Dans le monde des toubibs, le projet de Froidevaux a choqué. Il est toujours perçu comme une provocation, ce qui lui vaut quelques inimitiés. D’autant que le radical a décidé de «mettre en ligne» le dossier médical du patient. Après une consultation à Balexert, celui-ci peut accéder à toutes ses informations: radiographies, ordonnances, etc.

Après des débuts difficiles, le centre, qui emploie dix médecins, est aujourd’hui «rentable», dixit Froidevaux. On devine le terme pudique. A ce jour, plus de 150?000 consultations ont été données dans le centre. On y croise une «clientèle» aussi bigarrée que le mobilier et la fresque de Poussin, joliment baptisée Fenêtre sur les migrateurs des salles d’attente. Après avoir allégé leur porte-monnaie à la Migros ou à la Fnac, il n’est pas rare que les chalands fassent un détour par le centre médical. Pierre Froidevaux se défend toutefois de pousser à la consommation: «Les médecins doivent aller à la rencontre des gens. A Balexert, nous sommes au milieu du village.» Un village qui attire aussi des patients qui n’ont pas l’habitude des cabinets médicaux. «Le centre commercial fonctionne comme une zone neutre. Ici, je soigne ceux dont les autres ne veulent pas», souligne, non sans fierté, Pierre Froidevaux.

CÉDRIC WAELTI



L’Université de Berne croit toujours aux médecins de famille

 

FORMATION Confrontée aux difficultés des généralistes, l’Université de Berne fait front: elle a annoncé hier la création d’un Institut bernois de médecine généraliste (IBMG). Cet établissement est appelé à faire le lien entre les praticiens et l’enseignement académique. Dans le futur, l’IBMG devrait évoluer vers une chaire ordinaire en médecine généraliste.

Le monde académique n’est pas le seul à se soucier du sort des médecins de famille. Ainsi, la Conférence latine des affaires sanitaires et sociales (CLASS) a exprimé son inquiétude face à la pénurie qui se profile. «Les médecins de premier recours sont la clé de voûte du système de santé.» Elle appelle donc à la reprise d’un dialogue constructif entre les acteurs.

SantéSuisse fait aussi part de ses soucis. La faîtière des assureurs dit attacher une grande importance aux généralistes. «Les médecins de premier recours doivent continuer à jouer leur rôle de filtre vers des soins plus sophistiqués, explique Nello Castelli, membre de la direction. A cet égard, le report des patients sur les permanences et les urgences ne laisse pas de nous inquiéter.»

L. AU.



ÉDITORIAL
LAURENT AUBERT

 

Qui peut se passer des généralistes?

Médecin de famille. Dans une époque où l’individualisme fait rage, le terme paraît désuet. Quelle famille a encore son médecin attitré? Les enfants consultent chez le pédiatre, Madame chez le gynécologue. Comme son compagnon, elle a aussi ses habitudes dans une permanence à deux pas du travail.

Les patients désertent les cabinets des généralistes. Le mouvement a débuté il y a quelques années dans les grandes villes et il commence à gagner les petites. De quoi sérieusement inquiéter les médecins qui débrayent aujourd’hui contre la révision du tarif des analyses. Leur métier se transforme, et nombre d’entre eux se pratiqueront pas en cabinet comme leurs aînés mais dans des structures de soins collectives.

Si cette évolution répond à une demande des patients – ou d’une partie d’entre eux en tout cas – elle est aussi bien accueillie par des hôpitaux et des cliniques privées soucieux de développer des services ambulatoires dédiés à la «bobologie» et de désengorger leurs urgences. Au grand dam de SantéSuisse qui estime que les généralistes ont toujours un rôle capital à jouer dans la maîtrise des coûts. En filtrant les patients dont l’état ne nécessite ni hospitalisation ni soins spécialisés.

Il se pourrait bien, pour une fois, que les intérêts des patients rejoignent les soucis des assureurs. Au-delà des considérations de confort comme les délais de rendez-vous ou la proximité du lieu de travail, le patient devrait se demander s’il ne vaut pas mieux être soigné par un médecin qui a son dossier sous les yeux. Le mouvement de report sur les permanences est un phénomène de société inéluctable. Néanmoins, les autorités doivent permettre aux patients de continuer à choisir, en facilitant les conditions de travail des généralistes. Il en va de la survie, non des médecins, mais des régions qui ne seront jamais desservies par des structures collectives.

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