Que d’aventures avant la cartouche fatale. On le sait avec certitude depuis quelques heures (lire ci-dessous), le loup mâle abattu le 11 août en Valais, sur l’alpage de Scex, rôdait depuis quelques années dans les montagnes de Suisse occidentale. Une vie d’errance entre Berne, Fribourg et Vaud, puis le Valais depuis le début de l’année.
Le Valais l’a fait abattre – tirant son sixième loup en dix ans – alors que le carnassier a pu vivre librement sur les hauteurs de la Gruyère. Fribourg serait-il plus tolérant avec le loup? Le préfet de la Gruyère, Maurice Ropraz, reste prudent: «Il a fait moins de dégâts chez nous, les conditions de tir n’étaient pas remplies», dit le magistrat, qui préside le Groupe de coordination loup.
Pour que Berne délivre une autorisation de tir, il faut que le loup ait tué 25 ovins en un mois, ou 35 en quatre mois. A Scex, le prédateur aurait surtout «dépassé les bornes» en attaquant trois génissons. Il n’empêche que Fribourg a payé le plus lourd tribut de moutons tués par le prédateur cette année (28), avant le Valais (19).
Une femelle à Fribourg
Un autre loup, probablement une femelle, sévit dans le canton de Fribourg. Elle aurait boulotté une vingtaine d’ovins ce printemps, entre Jaun et la Haute-Singine. «Cette femelle est toujours dans les parages, pense Jean-Marc Weber, du Kora (Projets de recherches coordonnés pour la conservation et la gestion des carnivores en Suisse). C’est une région où il est difficile de protéger les animaux de rente.» Les principaux éleveurs du coin ont été contactés par le préfet Ropraz et une partie d’entre eux a décidé de prendre des mesures – chien de protection, surveillance ou clôture.
«Le loup est l’ennemi des éleveurs comme ailleurs, remarque Daniel Mettler, spécialiste de la protection des troupeaux chez Agridea. Mais le préfet Ropraz a réussi à faire asseoir ces derniers à la même table que tous les partenaires. C’est un tour de force, il y a un peu plus d’ouverture qu’en Valais.» Mais «la différence réside dans le fait que cette partie des montagnes fribourgeoises est un territoire à loups, le périmètre de prévention est défini. Tandis que l’alpage de Scex était une région pas encore protégée.» Surtout, avec ses quelques milliers de moutons, Fribourg arrive loin derrière les 52?000?moutons officiels du Valais.
Si le loup lisait les journaux, il pourrait toutefois se sentir bienvenu à Fribourg. Le récent coup de gueule du berger Michel-Joseph Braillard a été très médiatisé: «Tirer le loup ne sert à rien», répète l’éleveur. Mieux vaut «une meilleure formation des bergers, un choix judicieux des chiens ou une autre sélection des vaches en alpage».
«C’est lui ou les moutons!»
«Le loup n’a pas plus sa place à Fribourg qu’ailleurs!» se fâche Félix Thürler. Maçon à Jaun, il élève des moutons en amateur. Copropriétaire d’un chalet, non loin du lac Noir, il a découvert un samedi matin de juin sept de ses vingt-huit moutons égorgés. «Les cadavres étaient déchiquetés, éloignés d’une grande distance les uns des autres, raconte-t-il. C’était du massacre, les bêtes ont souffert. Je ne peux pas me payer de chien de protection et mettre des clôtures autour du chalet. Et beaucoup de petits éleveurs sont dans mon cas. Alors, le loup n’est pas le bienvenu chez nous! C’est lui ou les moutons!»
Jacques Rime en a marre d’entendre la même rengaine. Le peintre animalier, installé dans la campagne non loin de Bulle, a dormi plus de 700?nuits dehors pour admirer les animaux sous la lune. Il n’a encore jamais vu de loup gruérien. «Un jour, j’espère.» En attendant, l’artiste fustige le comportement humain: «Nous vivons une immense tragédie en continuant de détruire la nature comme nous le faisons. Notre espèce est en train de tout foutre en l’air. Ce qui arrive au loup est symbolique.» Et les éleveurs? Jacques Rime hausse les épaules. «Il y a 500?bouquetins dans les Alpes fribourgeoises et on persiste à les chasser parce que soi-disant ils détruisent la flore. Il y a 6000 moutons qui estivent dans les mêmes coins, mais eux, ils entretiennent le paysage!»
Sans hésitation
Pascal Corminbœuf, ministre fribourgeois de l’Agriculture, admirateur de Jacques Rime, entend ses arguments. «Dans ce pays que nous avons colonisé jusque dans ses derniers recoins, l’arrivée des prédateurs provoque des difficultés, remarque l’élu. Heureusement que nous avons calmé le jeu avec le Groupe de gestion.» Mais Pascal Corminbœuf l’assure, il «n’hésiterait pas» à demander une autorisation de tir si la situation devenait ingérable. Il y a dix ans, Fribourg avait fait tirer trois lynx. Le canton ne sera pas forcément l’eldorado du loup.?
Le loup abattu en Valais a transité par Fribourg et Vaud
C’était lui. Les analyses ADN effectuées par le Laboratoire de biologie de la conservation du Département d’écologie et d’évolution de l’Université de Lausanne viennent de livrer leurs résultats: le loup abattu en Valais était bien le loup qui avait été photographié en 2007 aux Muverans, dans les Alpes vaudoises, et qui était passé par les cantons de Berne et de Fribourg. C’est aussi cet animal qui avait attaqué des moutons sur le pâturage de Scex, où il a finalement été tué le 11 août dernier. Cela démontre que ce loup, avant de s’aventurer en Valais – fatale erreur! – avait vécu et survécu par monts et par vaux sans faire trop de mal pendant au moins trois ans.
Cela dit, il est mort en laissant intacte une énigme intéressante. En effet, même si on peut fortement le suspecter d’avoir aussi attaqué des génisses en Valais – ce qui lui avait valu de devenir une cible – on ne pourra jamais l’affirmer avec une absolue certitude. Les prélèvements de salive effectués sur les bovins étaient de trop mauvaise qualité pour permettre une analyse ADN fine, en profondeur, qui aurait mené à une comparaison révélatrice avec l’ADN du loup mort. On sait donc que le mangeur de génisses était un loup, mais on n’est pas sûr, et on ne le sera jamais, qu’il est celui qui a été tué. Une petite frustration quand même du côté valaisan?
PHILIPPE DUBATH
Tir nourri sur le loup au Palais fédéral
DÉBAT
Il n’y a pas que sur les alpages que la tête du loup est mise à prix. La chasse est aussi ouverte au Palais fédéral. Lors de la session d’automne, le jeudi 30?septembre, le Conseil national débattra de 14 interventions parlementaires liées au prédateur.
IMMUNITÉ LEVÉE?
Les opposants au loup tenteront de lever ou d’affaiblir la stricte protection dont jouit le loup en Suisse. C’est le vœu notamment du conseiller aux Etats valaisan Jean-René Fournier (PDC), poursuivi d’office par la justice valaisanne pour avoir autorisé le tir d’un loup en 2006 dans le Chablais. La bête avait fini empaillée dans son bureau.
CANTONS
D’autres voix de droite veulent donner aux cantons le pouvoir d’ordonner des tirs selon leurs propres critères. Elles proposent encore que les éleveurs puissent se défendre eux-mêmes des attaques du loup.
PRÉVENTION
En face, la Verte vaudoise Adèle Thorens demande plus d’argent pour la protection des troupeaux. Sa collègue Franziska Teuscher réclame que le gardiennage des troupeaux soit subventionné au titre de prestation écologique.
S. G.