«Eric Stauffer? C’est le Bignasca des Genevois!» s’exclame l’UDC Yves Nidegger. Le leader du Mouvement citoyens genevois (MCG), impressionnant vainqueur de l’élection au Grand Conseil de dimanche, en jette au premier regard: 1?m?87 pour plus de 100 kilos. Ce rouleur de mécaniques parle fort et tutoie tout le monde avec l’aisance du représentant de commerce.
Sa mère vient de la région napolitaine et il lui arrive de troquer son accent genevois pour les sonorités rugueuses du sud de l’Italie. Du «rital», il a la gourmette en or et la clope au bec. Mais c’est à Carouge qu’il est né, en 1964. Moitié Genevois, moitié Italien, il ne pouvait devenir qu’une grande gueule. Avec son franc-parler, il relève le défi jusqu’à la caricature. Le législatif n’oubliera pas cette soirée de novembre 2007 où, avec ses 67 amendements, Eric Stauffer a monopolisé le micro durant quatre?heures. Ses collègues ont fini par éteindre la lumière.
«Absence de doutes»
Dans le privé, ce passionné de motos, aussi pilote d’avion, a deux enfants et une femme mauricienne. Dans le public, il se voit en grand défenseur des citoyens, aime les théories du complot autant que la lumière des projecteurs et fustige les partis traditionnels. Il a créé la polémique au bout du lac en se promenant avec une arme, après avoir été victime, dit-il, de menaces de mort. Mais c’est au sens figuré qu’il tire sur les politiques, de gauche comme de droite. Et parfois, il fait mouche. Il s’est ainsi battu contre le projet genevois d’importer des déchets napolitains et s’en est pris au salaire élevé du président du conseil d’administration des Services Industriels.
Ses détracteurs parlent d’une personnalité borderline, voire menaçante. «Il ne craint pas de vous dire les choses les plus infondées en vous regardant dans les yeux et en étant convaincu de son propos, explique l’un d’eux. Cette absence maladive de doutes lui donne un punch que les autres n’ont pas.» Ses amis, eux, y voient du courage et une énergie incroyable. Sa biographie est un vrai polar. L’homme a monté de nombreuses affaires, dans la finance ou comme vendeur de poissons tropicaux. Il dit aussi avoir collaboré avec le Département militaire fédéral, ce que Berne n’a pas démenti. Il y a encore la «période Maurice», île où le Genevois évolue dans les hautes sphères du pouvoir, avant de partir précipitamment, en avril 2000. Le chef du gouvernement mauricien l’accusera d’être recherché par Interpol, l’intéressé répondra que son casier judiciaire est vide.
Antifrontaliers
La presse a évoqué ses dettes et les quelques jours passés à Champ-Dollon suite à la liquidation d’une société. S’il souligne avoir été blanchi, il n’en est pas moins un habitué des tribunaux. «Pour autant que je sache, il n’a pas eu de condamnation pénale», précise son colistier Mauro Poggia. Des casseroles? «J’appelle plutôt cela des blessures de guerre. Seuls ceux qui restent tranquilles dans leur salon ne se font pas attaquer.»
En politique, Eric Stauffer est passé chez les libéraux, puis à l’UDC. Suite au refus de ce parti de le présenter au Grand Conseil, il crée avec d’autres dissidents un nouveau mouvement, qui deviendra le MCG. Premier succès aux élections de 2005: neuf sièges d’un coup. Eric Stauffer est rapidement propulsé dirigeant du parti. Un tribun dont on dit qu’il écrase ses troupes, même si elles le démentent.
Le MCG se veut «ni de gauche ni de droite». Il aime les solutions drastiques – il a notamment proposé d’enfermer la nuit en caserne les SDF en situation irrégulière – et a fait de la lutte contre les frontaliers son fonds de commerce. Et ça marche. Depuis dimanche, la formation compte dix-sept fauteuils au Grand Conseil.
A Bardonnex, la classe moyenne vote MCG
Dimanche, un nouveau phénomène est apparu: le Mouvement citoyens genevois (MCG) ne s’attire pas uniquement des sympathies dans les quartiers populaires. Des communes plutôt bourgeoises sans être véritablement riches, comme Dardagny, Chancy ou Bardonnex (à la frontière française) ont été séduites par le parti populiste. Lequel a ainsi élargi d’autant son assise électorale, avec le résultat que l’on sait.
Qu’ils aient voté ou non, des Bardonnésiens ne cachaient pas, hier, leur inclination pour le discours antifrontaliers. Serveuse dans le café du village, Maryvonne Valls estime nécessaire un moratoire sur l’engagement des nouveaux frontaliers. «Dans ce canton, il y a 26?000 demandeurs d’emploi. La victoire du Mouvement citoyens genevois signifie que le ras-le-bol est grand. Avis aux partis traditionnels!» On peut douter de cette explication sur le plan local, dans la mesure où les habitants de cette commune disposent d’un revenu médian bien plus élevé que la moyenne cantonale. Mieux, le chômage, duquel le MCG tire une relation causale avec le nombre de frontaliers présents sur le sol genevois, y est résiduel.
En revanche, Maryvonne Valls ne met pas les problèmes de circulation en avant, bien qu’elle vive dans une commune située à la frontière franco-suisse, où les pots d’échappement prennent matin et soir le pas sur le chant des oiseaux. Contrairement à Jean-Paul et Esther Emery, deux retraités du coin. «Aux heures de pointe, quatre véhicules sur cinq sont immatriculés en France. Ce n’est pas supportable. Le pire, c’est que beaucoup occupent des postes importants dans l’administration.» Notable local, Alfred Barthassat, membre du PDC et père du conseiller national Luc, trouve une autre explication au succès du MCG: «Eric Stauffer est partout!»
Quel que soit le fait décisif, une chose est sûre: le président du MCG, Eric Stauffer, s’est classé quatrième à Bardonnex, derrière deux conseillers d’Etat incontestés et un PDC. Son parti est premier ex aequo avec le PDC, dans l’un de ses fiefs séculaires. Une performance de taille…
Marc Guéniat