Entre Riddes et Saxon, sur une petite colline visible loin à la ronde, impossible de manquer Ecône avec son église, Notre-Dame-des-Champs, et son séminaire. Lové entre vignes et arbres fruitiers, voilà donc le cœur, le refuge des intégristes catholiques. Des intégristes qui se veulent avant tout des traditionalistes.
En semaine, Ecône vit au ralenti avec une soixante de séminaristes. Loin en tout cas de la foule des cérémonies des dimanches de fêtes. Lors d’une messe basse à la crypte à 17?h?30 le soir et à 7?h?15 le matin, une trentaine de fidèles accourent pourtant des villages environnants. Ils sont jeunes et vieux, les femmes portent une mantille, et tous partagent la même ferveur pour la tradition catholique, pour les valeurs qu’elle véhicule, pour la messe en latin. Ils n’ont pas besoin de missel, ils connaissent par cœur tous les moments, toutes les répliques de la liturgie et vont tous à l’autel communier dans un même élan. Tous ont aussi appris la nouvelle de la levée de l’excommunication de leurs évêques par un simple communiqué lu par un prêtre de la messe du dimanche. Un communiqué ensuite simplement affiché à l’entrée de Notre-Dame-des-Champs. Et lors du sermon qui portait ce jour-là, sur la conversion de saint Paul, il n’en a même pas été question. Tous ont pourtant un avis sur la question.
«Trois papes ont menti»
Rémy Borgeat, 74 ans, de Riddes, porte ainsi un jugement très dur malgré son air jovial. «J’ai beaucoup de joie. Mais ma plus grande joie a eu lieu lorsque le Vatican a annoncé que la messe en latin n’était plus interdite. Il a fallu attendre quarante ans. Trois papes nous ont menti. Maintenant on annule ces excommunications. A nouveau vingt ans pour rien.»
Pendant vingt ans, Rémy Borgeat a été le chauffeur de Mgr Lefebvre et avec lui, il a souvent pris le chemin du Vatican. «Mgr Lefebvre était humble et simple. Il est venu plusieurs fois à la maison. Il me disait que s’il était pape, il commencerait par placer des hommes sûrs pour écarter les brebis galeuses. Il y avait une telle pagaille à Rome. Rendez-vous compte, dans certains bureaux du Vatican, il n’y avait pas de crucifix.»
Avant de partir jouer une partie de tennis à Martigny, Rémy Borgeat parle aussi en riant de ses 5 enfants et de ses 22 petits-enfants. «C’est ma manière de lutter contre l’invasion. Cela a été dur pour eux. Ils étaient méprisés à l’école. On se sentait exclu. Il a fallu apprendre à souffrir. Mais on a reçu tellement de grâces. Mes enfants ont ainsi réussi à convertir leurs conjoints. Avec cette longue lutte, on a aussi redécouvert la messe. J’y vais maintenant tous les jours. Si vous repassez par Riddes, venez boire un verre de blanc à la maison.»
«C’était dur»
Romain Loup, 43 ans, informaticien et père de 4 enfants, qui vont à l’école catholique de Riddes, avoue, quant à lui, venir à la messe à Ecône tous les jours car «la religion, c’est ma vie. C’est vrai l’annonce a été discrète. Elle nous réjouit. Deo gratias, on est catholique. Si l’on peut être dans l’Eglise sans être rejeté, c’est très bien.» Cet habitant de Fully espère aussi que la levée de ces excommunications va faire avancer les choses. «C’était dur. Il y a des gens à qui on a refusé des mariages, des enterrements. Ce n’est pas normal, les portes étaient alors grandes ouvertes pour les autres religions.»
Ecône, c’est aussi un séminaire où sont formés durant cinq ans les futurs prêtres de la Fraternité Saint Pie X. A l’instar du futur abbé Gobard, un Français d’Angers, qui affiche une grande sérénité. «La levée de ces excommunications, c’est un bel événement. Nos évêques sont délivrés d’un grand poids. Mais on ne s’est jamais considéré hors de l’Eglise. On est dedans même si beaucoup de gens nous ont collé une image de schismatiques. C’est parfois douloureux.»
Dans l’église d’Ecône, le jour commence à se lever. La messe vient de se terminer. Les 60 séminaristes et la trentaine de fidèles restent agenouillés durant de longues minutes dans un grand silence. Sans doute prient-ils pour que le Vatican continue, les confortant encore plus dans leurs certitudes, à faire des grands pas dans leur direction.
Les évêques suisses contre-attaquent en mettant les points sur les i
Face à l’émoi suscité par la levée de l’excommunication des évêques d’Ecône et face aux propos ouvertement négationnistes tenus par l’un d’entre eux, Mgr Williamson, les évêques suisses ont décidé de mettre les points sur les i.
Ils relèvent ainsi que la levée de l’excommunication n’est pas une réhabilitation mais seulement le point de départ d’un dialogue. Les quatre évêques demeurent donc suspendus (suspens a divinis). Ils ne peuvent pas exercer légalement leur ministère épiscopal.
Par ailleurs, les évêques font leur la condamnation par le Vatican des propos négationnistes de Mgr Williamson et «prient les membres des communautés juives de Suisse d’excuser les irritations survenues ces derniers jours».
Ces mêmes évêques annoncent certes avoir pris bonne note du fait que Mgr Fellay, supérieur général de la Fraternité Saint Pie X, a pris ses distances avec les propos de Mgr Williamson. Un geste insuffisant à leurs yeux. Avant le rétablissement de la communion et la levée des suspensions, ils attendent que les quatre évêques d’Ecône déclarent de «manière crédible» qu’ils acceptent le Concile Vatican II, plus particulièrement la déclaration «Nostra Aetate» sur les relations avec le judaïsme et les religions non-chrétiennes. Manifestement, les évêques suisses ont choisi de placer la barre très haut. Le chemin de la réconciliation avec Ecône pourrait s’avérer encore long, très long.
POINTS DE DÉSACCORD
La Fraternité Saint Pie X ne veut pas entendre parler des décisions du Concile de Vatican II (1962-1965), notamment le dialogue interreligieux, la liberté religieuse, la messe en langue courante
SIÈGE
Il se trouve à Menzingen dans le canton de Zoug, où séjourne du reste Mgr Bernard Fellay, le supérieur général. La Fraternité compte 471 prêtres (moyenne d’âge 41 ans), 182 séminaristes, 3000 enfants scolarisés et 150?000 fidèles dans une trentaine de pays. Tous les intégristes n’ont pas suivi Mgr Lefebvre lors de la rupture avec Rome. Trente à quarante mille sont toujours restés fidèles au Vatican. La Fraternité Saint Pie X compte également un millier de maisons, notamment des séminaires, des écoles, des maisons de retraite et même des instituts universitaires
ECÔNE
L’un des six séminaires de la Fraternité. Actuellement, il assure la formation de 62 prêtres de dix nationalités différentes. C’est à Ecône qu’a été fondée la Fraternité Saint Pie X par Mgr Marcel Lefebvre. La communauté a vu ses évêques frappés d’excommunication par Jean-Paul II. Une excommunication levée samedi dernier par Benoît XVI.
INTERVIEW EXPRESS
ABBÉ DE JORNA, DIRECTEUR DU SÉMINAIRE
«On ne cédera pas»
– Le Vatican a fait des ouvertures. Qu’allez-vous faire de votre côté?
- On ne va pas transiger, on ne va pas céder ni sur Vatican II ni sur l’œcuménisme. Ni sur la collégialité. L’Eglise n’est pas une démocratie. Le seul chef, c’est le successeur de Pierre, le pape. Mais le plus important pour nous, c’est que nous refusons la liberté religieuse, la liberté de conscience. Il n’y a qu’une religion, le catholicisme romain.
– Vous vous considérez comme des intégristes?
- Dans intégriste, il y a intègre. Mais le mot est péjoratif. Nous sommes considérés comme les musulmans fanatiques. C’est un amalgame.
– Un de vos évêques a pourtant tenu des propos négationnistes. Vous approuvez?
- Encore une fois, on mélange tout. On fait des amalgames. Il y a surtout une volonté de nous nuire, dans les médias notamment.
– Quelle est finalement votre réaction face à cette levée des excommunications?
- C’est un bienfait, c’est surtout la reconnaissance de ce que nous sommes. Cela se comprend. L’Eglise du Concile est dans un très mauvais état, les fidèles disparaissent et la crise n’est pas près de se résorber. Durant des années, ils ont cherché des motifs pour contrer cette crise. On regrette simplement d’avoir été mis au banc de l’Eglise pour cela alors que l’on défend la vérité. C’était une injustice. Jusqu’ici, c’est le Vatican qui a fait toutes les concessions!
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