«Sellez les chevaux, et préparez ce que vous pouvez de matériel, de convictions, puis n’oubliez pas, n’oubliez pas, n’oubliez pas les ceintures sacrées, les ceintures des respectables, la ceinture explosive pour les gens qui trahissent.» Voici le texte que Larbi Guesmi, Tunisien réfugié en Suisse depuis près de 20?ans, a écrit en arabe sur internet.
Comme l’a révélé hier 24?heures , ce président de l’association de défense des droits de l’homme Ez-Zeitouna, a régulièrement prêché à la mosquée de Neuchâtel. Stéphane Lathion, coordinateur du groupe de recherche sur l’islam en Suisse, revient sur ce cas.
Que pensez-vous des paroles écrites par ce prédicateur?
Je trouve dommage qu’un responsable associatif, actif en Suisse, se permette de justifier l’usage de la violence aveugle à des fins politiques. Il ne fait ainsi que raviver le malaise existant au sein de la communauté musulmane et de l’ensemble de la société.
Ses écrits sont en arabe. Sur internet. Est-ce vraiment si dangereux?
Je ne dirais pas dangereux, même si ceux qui cherchent sur internet une justification à l’usage de la violence trouvent là une nouvelle référence. Mais je ne suis pas sûr qu’il soit réellement lu. C’est donc surtout maladroit et inapproprié. Plus que les propos eux-mêmes, c’est penser de la sorte après tant d’années en Suisse qui me paraît plus grave. Comment voulez-vous que cet homme, censé être un médiateur interculturel, puisse aider ses coreligionnaires à s’intégrer?
Souvent, les islamistes se présentent plus comme des résistants à un régime oppressifs que comme des terroristes. Où est la limite?
Le débat sur la liberté d’expression doit avoir lieu. D’ailleurs, il a lieu. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe avec WikiLeaks. Mais on ne peut pas avoir un double discours. C’est cela qu’il faut condamner et dénoncer. On ne peut pas dire quand on s’adresse aux Suisses: «Je suis un défenseur des droits de l’homme.» Et aux Tunisiens: «Utilisez les ceintures d’explosifs.» Cela revient à justifier le meurtre d’innocents et à bafouer donc le droit de l’homme le plus élémentaire qui est le droit à la vie. Dans un Etat de droit, l’appel au meurtre est un crime.
Et c’est interdit par la loi…
Il pourra toujours se cacher derrière un texte qu’il qualifie comme étant une poésie, donc une fiction. Pour moi, le problème, c’est qu’il ne parle pas seulement de la situation tunisienne où il existe une dictature et une oppression de l’opposition. Il utilise avant tout la religion comme alibi à la violence. Ce n’est pas nouveau, d’autres religions ont fait de même, mais cela reste malsain et condamnable.
Avez-vous déjà vu des appels à la violence plus virulents que celui-là?
Oui. Il existe en Europe, aussi bien qu’en Suisse, des discours très radicaux. Et c’est bien pour éviter que des imams répètent des litanies apprises ailleurs que la Suisse doit former, ou encadrer, ses propres imams et cadres associatifs. Mais heureusement, les communautés musulmanes de Suisse sont de plus en plus matures puisqu’elles dénoncent davantage ce genre d’individu.
Existe-il des chiffres officiels sur le nombre d’islamistes ou d’imams radicaux en Suisse?
Non. Mais, en Suisse, 90% des musulmans viennent de Turquie ou des Balkans, ils ont d’autres préoccupations. Ils cherchent avant tout un boulot et des conditions de vie décentes. Nous sommes bien loin du contexte britannique, français ou allemand. En Suisse, ces discours ne prennent pas, simplement parce que le terreau socio-économique n’y est pas favorable. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas rester vigilant et condamner tous les discours qui font une différence entre les musulmans et les autres. Ils sont inadmissibles en Suisse.
Islam radical: Quelle est la vraie situation en Suisse?
Il n’y a pas de vrais chiffres sur l’islam radical en Suisse. Mais un document classé confidentiel, commandé par le Conseil fédéral, sur les prêches des imams en Suisse a filtré il y a moins d’une année dans la presse. Selon les services secrets suisses, sur les 200 mosquées du pays, douze ont une interprétation radicale de l’islam.
Elles sont toutes fréquentées par des communautés arabophones. Et, en tout cas, huit imams (dont sept sont originaires du Maghreb) incitent régulièrement à la haine. Mais ce rapport avait surtout révélé le manque d’informations et de moyens d’enquête des services secrets pour lutter contre l’extrémisme.
Isabelle Moret (PLR/VD), membre de la délégation des commissions de gestion qui surveillent les renseignements, avait à l’époque déposé une initiative parlementaire pour élargir les compétences des agents fédéraux. Selon la loi actuelle, les services secrets ne peuvent, à titre préventif, ni lire les e-mails, ni écouter les conversations téléphoniques ni surveiller les gens dans un lieu privé. Et comme les lieux de prière sont considérés comme privés, ils ne peuvent pas écouter les prêches.
«Terrorisme, vente d’armes illégales, contre-espionnage ou encore hooliganisme, le problème se pose dans tous les domaines qui dépendent de la Confédération», explique la conseillère nationale vaudoise. Après la nouvelle affaire des fiches, Ueli Maurer n’a pas osé aller aussi loin et la nouvelle mouture du projet de loi ne prévoit aucune amélioration de la situation.