ARMEMENT

Doris Leuthard veut des avions de combat pour doper l’économie

Par Romain Clivaz le 16.02.2010 à 00:01

La perspective de juteuses commandes compensatoires pour les entreprises suisses relance un dossier qui semblait au point mort. La bataille aérienne repart de plus belle.

En automne dernier, les nouveaux avions de combat étaient proches du grounding, avant même d’avoir décollé. Sans le sou, le ministre de la Défense Ueli Maurer (UDC) semblait prêt à y renoncer. Mais en ce début d’année, Doris Leuthard (PDC), en charge de l’Economie, milite pour une acquisition en tranches, dont la première compterait de 8 à 12 jets. A Berne, hier, plusieurs sources confirmaient l’information du Matin Dimanche . A l’origine, il était question d’acquérir 33 appareils, puis 22, le tout pour un montant de 2,2 milliards de francs.

Du travail pour des entreprises suisses
En relançant le dossier, Doris Leuthard vise une cible: les commandes compensatoires pour l’industrie. En clair, en achetant un avion, la Suisse obtient l’assurance que le producteur fournira du travail à des entreprises indigènes.

L’argument fait bondir le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA). «Ce sont des mensonges. Jamais nous n’obtiendrons autant de commandes compensatoires.» Pour Josef Lang (ZG), cofondateur du GSsA et conseiller national (Verts), l’argument économique ne tient pas. Se référant à un rapport du Contrôle fédéral des finances de 2007, l’organisation antimilitariste estime que «contrairement aux promesses, le volume des contre-affaires a été inférieur aux commandes. La Suisse n’en a obtenu que pour 40% de ses achats d’armement entre 1995 et 2005.»

Décision fin mars
Un pessimisme que les milieux économiques ne partagent pa. Face aux hésitations d’Ueli Maurer l’automne dernier, ils s’étaient d’ailleurs directement adressés par écrit à Doris Leuthard. Leur message: le remplacement des Tiger F-5, âgés de plus de 30?ans, pourrait générer le double, voire le triple du prix d’achat en compensations industrielles.

«Je constate que les pressions exercées par l’industrie d’exportation ont produit des effets» s’irrite le conseiller national Eric Voruz, membre de la Commission de politique de sécurité, et opposé à tout achat. Le socialiste vaudois pointe également du doigt «les incohérences du gouvernement. Un jour Ueli Maurer nous dit qu’il n’a plus d’argent, puis Doris Leuthard jure qu’il faut quand même acheter. Mais avec le scepticisme du ministre des Finances Hans-Rudolf Merz, qui rechigne à pareille dépense, je ne suis pas sûr que la cheffe de l’Economie s’impose.»

Réponse probable fin mars. Le Conseil fédéral prendra alors la décision de principe de remplacer les Tiger F-5. Il lui faudra ensuite convaincre le parlement. Mais, en fin de compte, le peuple aura le dernier mot. L’initiative du GSsA prévoyant un moratoire sur l’achat de tout nouvel avion de combat devrait être soumise au vote début 2011.


«Les affaires compensatoires, un vrai plan de relance»

Payer des centaines de millions, voire des milliards de francs pour acheter huit à douze avions de combat à une entreprise étrangère? Cet investissement devrait s’avérer très profitable à l’industrie helvétique.

C’est la conviction du Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité (GRPM). Selon lui, l’acquisition d’avions militaires engendrerait en Suisse 15 millions d’heures de travail et une masse salariale de 525 millions de francs. Entre 100 et 150 entreprises helvétiques bénéficieront des accords compensatoires passés entre Berne et l’avionneur qui raflera la mise. Des affaires qui permettront aux pouvoirs publics (Confédération, cantons et communes) d’encaisser jusqu’à 106 millions d’impôts.

Au moins 660 millions en Suisse romande
Le GRPM n’est certes pas neutre dans le débat. Cette organisation défend en effet les intérêts de sociétés actives dans le domaine de la sécurité. Mais elle n’est pas seule à se mobiliser. «Les affaires compensatoires constituent un vrai plan de relance en faveur de l’industrie. Et bien au-delà du seul secteur aéronautique! Des branches comme l’optique, l’horlogerie et la chimie sont elles aussi concernées. A Genève, une entreprise spécialisée dans la mobilité durable devrait elle-même participer au projet», indique le directeur de l’Office cantonal de promotion des industries et des technologies (OPI), Rolf Gobet.
Des accords compensatoires, entre les trois avionneurs en lice (EADS, Rafale et Gripen) et armasuisse sont d’ailleurs déjà en vigueur. Ils portent sur des commandes à des entreprises suisses à hauteur de 500 millions de francs.

Si l’achat de nouveaux avions de combat se concrétise, il devrait générer au moins 660 millions de chiffre d’affaires sur dix ans en Suisse romande, selon l’OPI. Dans le canton de Vaud, Ruag, à Nyon, Schott Suisse SA, à Yverdon, et Elka Informatique, à Lausanne, espèrent leur part du gâteau.

Philippe Rodrik

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