INTERVIEW EXPRESS
Stéphane Lathion
SPÉCIALISTE DE L’ISLAM
– Le président de la Coordination des organisations islamiques de Suisse réclame des carrés confessionnels musulmans dans les cimetières. Cette revendication est-elle ancienne?
– C’est une demande récurrente, à l’échelon local, mais encore limitée. Dans les faits, 90% des Albanais, des Turcs et des Bosniaques, qui constituent l’écrasante majorité des musulmans de Suisse, font toujours rapatrier les dépouilles de leurs proches, y compris ceux qui ne vont pas régulièrement à la mosquée.
– N’est-ce pas justement parce que la Suisse compte peu de carrés confessionnels?
– C’est surtout par attachement à la terre d’origine. Mais ce lien se distend au fil des générations, ce qui pourrait faire croître la demande de musulmans pour des lieux de sépulture appropriés en Suisse. Sans compter que le rapatriement des défunts coûte cher. Mais avec un peu de chance, on aurait pu laisser le problème se régler avant que la demande ne croisse. Même Genève et Neuchâtel, qui tiennent dur comme fer à la laïcité, ont trouvé une solution satisfaisante pour les deux parties! La démarche de Farhad Afshar est donc maladroite. Elle jette de l’huile sur le feu, trois mois après la votation sur les minarets.
– Les carrés confessionnels ne sont donc pas un problème aux yeux des principaux concernés?
– Les musulmans de Suisse aspirent avant tout à des lieux de culte décents. Ils ont surtout besoin de se sentir mieux considérés. Un besoin que l’on comblera par l’éducation et l’information, pas en focalisant sur un problème qui n’en est pas un.
– Qu’en est-il dans les pays voisins?
– Dans la France laïque, un arrêté ministériel autorise les mairies à entrer en matière sur ce type de demandes. Une politique pragmatique se met donc en place. Car quelle meilleure preuve de l’enracinement des musulmans en Europe que leur volonté de se faire enterrer en terre «mécréante»? Ne mettons donc pas du religieux là où il n’y en a pas. Et trouvons des solutions pragmatiques, comme à Neuchâtel, qui respecte l’orientation du cercueil vers La Mecque voulue par les musulmans, mais leur impose le cercueil. Autre solution: leur permettre d’enterrer leurs morts rapidement, même si ce n’est pas dans les vingt-quatre?heures suivant le décès, comme le commande la coutume.
Stéphane Lathion vient de publier Islam et modernité. Identités entre mairie et mosquée, aux Editions Desclée de Brouwer.
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