«Ils sont arrivés juste après le café. Deux policiers en uniforme. Bernard, en salopette de travail, est sorti devant la ferme pour les saluer. Là, ils l’ont emmené. Depuis, je n’ai plus de nouvelles.» Boris Ryser, vieil ami de Bernard Rappaz, n’en revient pas. Hier matin, le chanvrier valaisan, assigné à son domicile depuis le 8 mai, a été reconduit en prison. «Un jour avant la date officielle!» s’offusque son copain chargé de garder les vergers en son absence. L’ordre a été donné par Esther Waeber-Kalbermatten en personne. La conseillère d’Etat n’entend plus subir le chantage du prisonnier. «Bernard Rappaz est un détenu comme les autres, explique-t-elle. Je ne veux pas faire d’exception. S’il devait recommencer sa grève de la faim et refuser toute réanimation, je respecterai sa volonté et le laisserai mourir.» En Valais, on se demande si la pression politique a eu raison de la ministre.
Jeu du chat et de la souris
Non, assure-t-elle. Mais elle voit désormais plus clair dans le jeu du chanvrier. «J’ai été très étonnée par son comportement. Il joue au chat et à la souris.» Ces derniers jours, l’homme de 57?ans criait sur tous les toits que sa santé allait mieux et qu’il avait réussi son coup. Il demandait même trente-cinq?jours supplémentaires pour guérir complètement.
Condamné à 5?ans et 8?mois de prison pour violation grave de la loi sur les stupéfiants et gestion déloyale, il avait entamé une grève de la faim pour contester un jugement «injuste». Après quarante-neuf?jours sans alimentation, il a obtenu de la ministre socialiste une libération de quinze jours pour se remettre sur pied. Une décision qui a suscité un tollé de la part des partis de droite et du pouvoir judiciaire. Mais Esther Waeber-Kalbermatten ne regrette rien. «C’était une situation d’urgence, explique-t-elle, en rappelant qu’elle était la seule habilitée à décider de sa libération. Le rapport des hôpitaux de Genève, où il était hospitalisé, était alarmant et je ne pouvais pas le laisser mourir ainsi.»
Demande de grâce déposée au Grand Conseil
Elle espère que ce père de famille, dont la plus jeune fille a 12?ans, reviendra à la raison. «Je l’appelle à respecter nos droits et son jugement et à ne plus jouer avec sa vie.» Mais son appel risque de rester vain. «Je connais Bernard, il est têtu, indique Boris Ryser. Il a déjà mené trois grèves de la faim ces dernières années. Je pense qu’il va la reprendre dès aujourd’hui et qu’il tiendra jusqu’à la mort s’il le faut.» Et d’ajouter que son ami a déjà signé des directives anticipées stipulant qu’il ne voulait pas être réanimé ou nourri artificiellement s’il devait tomber dans le coma.
L’entêtement de Bernard Rappaz touchera peut-être le cœur des députés. Hier, l’avocat du chanvrier a annoncé qu’il allait déposer une demande de grâce pour son client au Grand Conseil. Reste à savoir si le chantage prendra, cette fois-ci.