MANIF

Les catholiques en colère défient le pape

Par Philippe Dumartheray le 09.03.2009 à 00:03

Ils n’ont pas accepté la levée de l’excommunication des évêques intégristes. Hier à Lucerne, 1500 catholiques sont descendus dans la rue pour protester contre la politique conservatrice de Benoît XVI.

Lucerne, son décor de carte postale avec son pont couvert en bois, ses églises, son lac comme écrin et le Pilate et le Rigi comme sentinelles avancées. Lucerne, ville de la contestation aussi, contre Benoît XVI, contre sa politique étroite d’esprit et conservatrice.

 Ce dimanche, ils étaient quelques centaines de catholiques, sans doute entre 1500 et 2000, à s’être donné rendez-vous devant l’église des Jésuites, un chef-d’œuvre baroque, avec un mot d’ordre: «Auftreten statt austreten», formule que l’on pourrait traduire par «plaider (manifester) plutôt que de partir».

Il s’agit pour les participants, qui n’ont pas du tout apprécié la réconciliation entre Benoît XVI et la Fraternité Saint-Pie X, de contester une Eglise catholique devenue, selon eux, autoritaire et étroite d’esprit.

«L’Eglise bouge»
Si le ton est ferme, l’humour n’est pas absent. En témoignent des banderoles aux slogans gentiment impertinents: «L’œcuménisme, quo vadis?», «Nous ne sommes pas sur Terre pour installer un musée», avec une grande photo du pape Jean XXIII. L’envoyé des évêques suisses, Martin Werlen, l’abbé du monastère d’Einsiedeln, recevra pour sa part un maillot avec ces quelques mots: «L’Eglise bouge». Il parlera même devant la foule qui l’applaudira. «Nous vivons une période très dure. Il reste beaucoup de choses à mettre en œuvre par rapport à Vatican II.» Symboliquement, il répétera la phrase slogan de la manifestation. «Auftreten statt austreten».

Devant l’église des Jésuites, un des organisateurs de la manifestation, le capucin Anton Rotzetter, figure de proue de la contestation, nous explique en quelques mots les raisons de sa colère. «Benoît XVI a remis en cause les acquis de Vatican II. Il y a pourtant eu 4500 votes lors du Concile Vatican II pour établir ces avancées de l’Eglise catholique. Aujourd’hui, la levée de l’excommunication des évêques intégristes est un scandale.»

Deux heures plus tard, lorsque la foule aura défilé, de l’église des Jésuites jusqu’à la Hofkirche en suivant le bord du lac, Anton Rotzetter déclenchera des tonnerres d’applaudissements avec des formules chocs. «Non, le Concile Vatican II n’est pas négociable, ni la tolérance, ni la nouvelle liturgie, ni l’œcuménisme, ni le dialogue avec les juifs, ni avec d’autres religions.»

Dans l’assistance, difficile de trouver des catholiques venant de Suisse romande. Dominique Voinçon, théologien et assistant pastoral de l’Eglise catholique, est venu de Payerne avec sa femme et sa fille Laeticia. «Benoît XVI prend ses décisions tout seul. Il met les évêques et les fidèles devant le fait accompli. Sur la liturgie, sur les levées des excommunications. Jean-Paul II avait fait des ouvertures, notamment à Assise en 1986 quand il avait prié avec les représentants de toutes les religions du monde. Benoît XVI va dans le sens de la fermeture. Je suis pour une Eglise catholique ouverte à tous. Je suis du reste impliqué dans le dialogue interreligieux avec les musulmans.»

Un peu à part, alors que le cortège s’ébranle, un des organisateurs, le théologien Florian Flohr, a le sourire aux lèvres. «Nous attendions 500?personnes. Nous sommes contents que les gens réagissent au lieu de quitter l’Eglise. C’est un problème. Ici à Lucerne, beaucoup de fidèles sont partis, 120 depuis janvier, c’est quatre?fois plus que d’habitude. On peut comprendre qu’ils soient fâchés. Mais partir n’est pas la solution. Les impôts ecclésiastiques ne vont pas à Rome. Mieux vaut financer une Eglise ouverte. C’est ce que nous défendons aujourd’hui. Ce n’est pas une démarche purement alémanique. Ici, dans la foule, il y a des délégués allemands et autrichiens.»


 

La levée des excommunications, la goutte d’eau qui fait déborder le vase

En janvier dernier, la décision du pape de lever l’excommunication des quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre, et notamment Richard Williamson, qui a nié l’existence des chambres à gaz, a très rapidement provoqué une spectaculaire levée de boucliers au sein des églises catholiques de Suisse alémanique.

Le 6 février déjà, Stephan Gassman, président de la fraction du PDC au parlement cantonal bâlois, annonçait avec fracas qu’il sortait de l’Eglise catholique. Quelques jours plus tard, une lettre ouverte aux évêques suisses, écrite par des étudiants de la Faculté de théologie de Lucerne, recueillait des centaines de noms. Ils faisaient notamment part de leurs préoccupations face aux évolutions conservatrices, voire rétrogrades, de l’Eglise catholique.

Leurs récriminations trouvaient rapidement un écho jusque chez les dignitaires catholiques alémaniques. Dans les colonnes de la SonntagsZeitung, l’abbé d’Einsiedeln, Martin Werlen, jugeait «problématique» une décision du pape qui a blessé non seulement les juifs mais aussi de nombreux catholiques. Il n’hésitait pas à parler d’«erreur».

Dans la foulée, toute une série d’organisations sont montées au front en faisant signer des appels à la manifestation contre les décisions de Benoît XVI. Cette campagne a rencontré immédiatement un grand succès. Finalement, ce ne sont pas moins de huit organisations alémaniques, regroupées sous la bannière de «Kirchendemo», qui ont invité les catholiques et les autres chrétiens de Suisse à manifester à Lucerne contre la politique menée par le pape, et en particulier le rapprochement avec les intégristes d’Ecône.

Mais il ne s’agit là que de la dernière goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les catholiques réunis à Lucerne veulent également défendre les valeurs qu’ils estiment désormais menacées par Benoît XVI: le dialogue œcuménique et interreligieux, les acquis de Vatican II, l’amélioration du statut des femmes dans l’Eglise, la diversité d’opinion. Le récent décret des évêques suisses, qui interdit désormais les absolutions collectives, leur reste également au travers de la gorge.

Des catholiques qui descendent la rue pour protester, ce n’est pas une première en Suisse. En 1990, il y a presque vingt ans, 7000 croyants avaient défilé dans les rues de Coire pour protester contre les positions ultraconservatrices de leur évêque, Mgr Wolfgang Haas.
 



Une contestation avant tout alémanique

Les manifestants étaient presque exclusivement des Suisses alémaniques. Pourquoi? «En Suisse alémanique, il y a peut-être une plus grande proximité avec le monde protestant, chaque citoyen protestant ayant une part de coresponsabilité dans la marche de son Eglise.» Toujours selon ce curé romand qui préfère garder l’anonymat, «la mentalité suisse alémanique est également plus participative dans les affaires politiques mais également ecclésiales. Les laïcs sont plus présents dans les gouvernements ecclésiaux. Et cela favorise naturellement les réactions.»

Cette situation n’a bien sûr pas échappé au Vatican. A Rome, on dit ainsi que les catholiques suisses sont «protestantisés». Mais, toujours selon ce curé, il faut prendre cette remarque comme un compliment. C’est une Eglise participative. C’est le peuple qui bouge. Bref, c’est Vatican II avec des laïcs élus selon un système de droit ecclésial avec un pouvoir décisionnel en ce qui concerne l’Eglise. C’est le seul pays au monde qui possède un tel système. C’est vrai que, à Rome, on connaît bien la situation particulière de la Suisse et on critique parfois ces catholiques suisses rebelles.

Certains, pourtant, s’en émerveillent. En 1995, l’ancien nonce apostolique, Mgr Rauber, avait eu des mots très chaleureux pour cette Eglise turbulente: «Je rêve d’une Eglise universelle à l’image de l’Eglise suisse.» Il avait manifestement compris qu’une Eglise avec un système participatif, avec des laïcs engagés, cela pouvait être un plus pour les catholiques.

Sondage

Tarifs CFF: la nouvelle hausse annoncée est-elle acceptable?