TÉMOIGNAGE

«Grâce à la castration physique, j’ai retrouvé la sérénité»

Par SERGE GUMY le 30.10.2009 à 00:03

Le Vaudois Henri Monod, 63?ans, a subi l’ablation des testicules il y a cinq?ans. Une opération qu’il a sollicitée pour se libérer d’une libido débordante qui lui pourrissait l’existence.

Depuis quelques jours, Henri Monod est omniprésent dans les médias français. Ce Vaudois de 63?ans alimente le débat sur la castration physique. Une discussion née de la demande formulée par Francis Evrard, un pédocriminel récidiviste, pour subir l’ablation des testicules, opération aujourd’hui interdite en France.

La castration physique, Henri Monod en parle en connaissance de cause, puisqu’il a subi cette opération, à sa demande, il y a cinq ans. Rien à voir avec le cas de Francis Evrard: père et grand-père tranquille, Henri Monod possède un casier judiciaire parfaitement vierge. S’il a décidé de recourir à cette intervention chirurgicale, c’est plutôt pour se libérer de pulsions sexuelles débordantes qui le tyrannisaient depuis son adolescence en raison d’un dysfonctionnement hormono-émotionnel.

«Mes besoins sexuels allaient sans cesse crescendo. Ils me tombaient dessus comme ça, sans prévenir. Et dans ces moments-là, j’avais l’impression que l’on m’injectait de la testostérone dans le cerveau. Un jour, j’ai même dû m’arrêter sur l’autoroute parce que je n’étais plus capable de conduire!» Cette libido débordante, si elle n’a pas d’incidence sur sa vie de couple et sa carrière professionnelle, influe très négativement sur sa vie personnelle. «J’utilisais une énergie considérable à la maîtriser.»

La honte qu’il ressent vis-à-vis de ses proches à cause de l’impétuosité de son désir pousse Henri Monod à réagir. D’entente avec son épouse, il consulte donc un généraliste, qui l’envoie chez un psychiatre – «Un médecin extraordinaire, qui m’a compris tout de suite.» Commence alors une longue réflexion qui mènera notre témoin à la salle d’opération: «La castration, qu’elle soit physique ou chimique, ne fonctionne que si elle est totalement acceptée par la tête. Sinon, il en va de vous comme d’un malade atteint par la gangrène et que l’on doit amputer d’une jambe: vous garderez à jamais en mémoire le membre coupé.»

L’échec des médicaments
Dans un premier temps, cet habitant d’Estavayer-le-Lac (FR) décide de recourir à la castration chimique. Le traitement n’est pas concluant du tout. «Dans mon cas, la prise de médicaments a parfaitement muselé ma libido. Mais les effets secondaires étaient terrifiants. Ainsi, pendant vingt-deux?mois, j’ai souffert de frissons impossibles. Je claquais des dents par 35?degrés, enveloppé dans une couverture. Sans parler de la prise de poids, et surtout des crises de déprime, qui me tombaient dessus à l’improviste et contre lesquelles je ne pouvais rien faire.»

Au terme de sa thérapie, Henri Monod parvient à la conclusion que seule l’ablation des testicules réussira à le soulager. Son psychiatre prend alors contact avec un spécialiste de la chirurgie réparatrice. En septembre 2004, le retraité passe sur le billard. «L’opération est bénigne. D’ailleurs, le lendemain, je rentrais chez moi.»

Depuis, sa vie a changé, pour le meilleur. Si bien qu’Henri Monod n’a jamais regretté sa décision. «De toute manière, je ne supportais plus la présence de ces glandes, car je savais que c’est à cause d’elles que je souffrais. En outre, je n’ai pas changé d’identité personnelle après mon opération. Par contre, d’un point de vue psychologique, j’ai recouvré un grand calme, ma sérénité est revenue. Après cette opération, j’ai à nouveau l’assurance de pouvoir gérer ma vie.»

Plus de vie sexuelle
Physiologiquement, l’opération a néanmoins entraîné des effets secondaires, à commencer par la prise de poids. «Et je n’ai plus de vie sexuelle, ajoute Henri Monod. Mais le sexe m’a tellement pourri la vie pendant des années qu’il ne me manque pas du tout aujourd’hui.»


 

«Le mythe du mâle est égratigné»

Un tabou serait-il en train de tomber en France? Dans le sillage de la demande de castration physique formulée par Francis Evrard, la ministre de la Justice, Michèle Alliot-Marie, a admis que la question méritait d’être posée, y compris au parlement. Elle promet même une loi pour la fin de l’année, alors que l’opération est à ce jour interdite en France.

«La démarche de Francis Evrard peut être lue de deux manières, commente à distance Henri Monod. Soit il cherche à montrer qu’il est prêt à faire un effort et tente ainsi de s’attirer la mansuétude de la justice. Soit il se rend compte que ses pulsions sont tellement fortes que seule une castration parviendra à baisser drastiquement sa libido et lui permettra d’entreprendre alors une psychothérapie sérieuse.»

Quelles que soient ses motivations profondes, «Francis Evrard égratigne le mythe du mâle, encore très prégnant en France», poursuit Henri Monod, qui se dit convaincu que le ventre de la femme y est bien moins sacré que les testicules de l’homme. Il soutient d’ailleurs lui-même depuis trois ans la démarche d’un autre homme désirant subir une ablation des testicules. Ses nombreuses lettres n’ont toutefois suscité que des réponses polies et négatives des gardes des Sceaux successifs – Nicolas Sarkozy est du nombre. Or, le président de la République semble, via Michèle Alliot-Marie, vouloir aller de l’avant.

Mais les résistances sont vives: «Ce n’est pas à M. Evrard de dicter à la justice ce qu’il doit advenir», s’est insurgé Robert Badinter. Et l’ancien ministre socialiste de la Justice d’ajouter: «Il y a là une question de principe fondamentale pour nos sociétés: on ne peut pas mutiler un être humain.»


 

Toute pulsion sexuelle n’est pas éliminée par l’opération

L’ÉTAT NE S’EN MÊLE PAS
Interdite en France, la castration physique ne fait pas l’objet d’une réglementation particulière en Suisse. Du point de vue légal, elle est assimilable à n’importe quel autre acte médical, explique Dominique Sprumont, Directeur adjoint de l’Institut de droit de la santé de l’Université de Neuchâtel. En clair, le patient doit donner son consentement éclairé, et l’opération doit répondre à une nécessité médicale. Pour le reste, l’Etat n’a pas édicté de règles spécifiques.

SUR LE PLAN MÉDICAL
La castration physique se pratique le plus souvent dans des cas de cancer des testicules ou de la prostate (au stade métastatique), selon le professeur Patrice Jichlinski, médecin-chef au service d’urologie du CHUV (Centre hospitalier universitaire vaudois). Une démarche comme celle d’Henri Monod est «exceptionnelle», ajoute le praticien.

Les testicules produisant les hormones sexuelles mâles et les spermatozoïdes, leur ablation rend l’homme stérile. Elle diminue aussi le désir sexuel, «mais pas chez tous les patients», précise Marc Wisard, urologue au Centre de procréation médicale de Lausanne.

Ainsi, la castration physique n’empêche pas l’érection – qui résulte d’un afflux de sang dans les tissus spongieux du pénis – ni par conséquent l’activité sexuelle. «Les eunuques servaient même à cela, illustre Patrice Jichlinski. Ils pouvaient satisfaire les femmes du harem sans que celles-ci courent le risque de tomber enceintes.» Le célèbre castrat Farinelli était d’ailleurs réputé pour ses qualités d’amant presque autant que pour les charmes de sa voix. Voix qui, soit dit en passant, ne remonte pas si la castration est effectuée après la mue inhérente à la puberté.

Enfin, la castration physique entraîne des effets secondaires: elle fragilise les os chez les hommes plus jeunes, et provoque une réduction de la masse musculaire.

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