Nouveaux paysages suisses (1/4)

Les marais reculent devant la forêt et les constructions

Par Julien Magnollay le 01.08.2011 à 23:00

Les zones marécageuses voient toujours leur surface diminuer, même si elles sont protégées depuis 1987. Reportage aux Grangettes

Le ciel est menaçant. Quelques gouttes de pluie tombent. Nous sommes sur la route de Sonchaux, qui tortille au-dessus de Villeneuve. Alain Stuber désigne une grande tache vert foncé au bout du lac. La forêt. «Aujourd’hui, le paysage dominant des Grangettes, c’est cette ceinture d’arbres. Il y a cinquante ans, le paysage était nettement plus marécageux, plus ouvert.»

En Suisse, 90% des marais ont disparu (lire ci-dessous). «On essaie de protéger ce qu’on peut encore», souffle Alain Stuber. Directeur du bureau d’écologie Hintermann & Weber SA à Montreux, le géographe connaît très bien la problématique de la disparition des marais. Il a participé à l’inventaire des sites marécageux d’importance nationale, au lendemain de l’initiative de Rothenthurm. Il sera notre guide aux Grangettes, avec Pierre-Antoine Coquoz, garde forestier de la région des Agittes.

Des roseaux pour l’isolation

Pendant longtemps, les marais ont été exploités – et donc entretenus – par les paysans. Les Grangettes ne font pas exception. Alain Stuber ramasse quelques brins d’une herbe coupante. «C’est de la laîche. Elle était utilisée comme litière pour les écuries. Les roseaux étaient, eux, fauchés pour faire des nasses ou de l’isolation. Les vignerons utilisaient les joncs pour nouer les vignes.» Après la Seconde Guerre mondiale, la mécanisation de l’agriculture fait disparaître ces techniques ancestrales. Les zones humides perdent de leur intérêt. Du coup, on se met à les drainer pour y pratiquer la culture intensive. La roselière lacustre se réduit comme peau de chagrin. «De 18,2 hectares en 1942, elle passe à 3,4 en 1992», détaille Jean-Louis Moret, botaniste et fin connaisseur des Grangettes. Très vite, les arbres se mettent à coloniser les anciennes zones marécageuses. Juste à côté de la nouvelle tour d’observation des oiseaux, Pierre-Antoine Coquoz pointe du doigt un groupe de peupliers carolins. Dans les années 60, ils ont été plantés en masse aux Grangettes. Ils ont l’avantage de pousser très vite et d’être de véritables soiffards: ils pompent jusqu’à 800?litres par jour. Pratique pour assécher les zones humides. «Le peuplier, c’était l’or vert dans les années 60, s’exclame le garde forestier. A l’époque, un mètre cube de peupliers se vendait 200?francs, soit l’équivalent de quarante heures de travail d’ouvrier.» Le bois est alors transformé en allumettes dans l’usine Diamond, à Nyon. Ou en cageots à la fabrique Moderna de Vernayaz (VS). Avant d’être décimée par un coup de vent en 2005, la peupleraie du Fort (67 hectares) était le témoin le plus frappant de cette culture intensive.

Le plastique et le briquet finiront par tuer la culture du peuplier, mais celui-ci ne disparaît pas pour autant des zones humides. Et la forêt s’installe inexorablement. «Le frêne pousse comme de la mauvaise herbe, constate Pierre-Antoine Coquoz. Il y a énormément de travaux à faire pour limiter le gain de la forêt sur les zones humides. Ce n’est pas évident et cela coûte. On ne peut pas contenir partout. Ce serait un travail de Sisyphe.»

Avant, l’humain aidait naturellement à contenir la progression de la forêt. «Tous les dix ans, les gens venaient faire du taillis, des coupes de bois pour se fournir en bois de chauffe, explique le garde forestier. Cette pratique a disparu et la forêt s’est épaissie.» Aujourd’hui, pour éviter un reboisement, il faut parfois utiliser les grands moyens. Il a fallu passer au gyrobroyeur des souches pour recréer un bas-marais de quelque 2 hectares. Pour qu’il ne disparaisse pas, des vaches vont y brouter chaque année.

«La nature est perdante»

Les arbres. Mais aussi l’urbanisation galopante. Il y a un siècle et demi, le Rhône divaguait dans la vallée. Les zones humides étaient nombreuses. La première et la deuxième correction du fleuve ont permis d’assainir la vallée et d’augmenter les cultures. Les constructions se sont aussi multipliées. Alain Stuber arrête sa voiture aux Fourches. Des panneaux annoncent la construction d’une future zone commerciale. Le spécialiste fulmine. «Vous vous rendez compte? On est dans une zone de marais d’importance nationale. Certes, les futurs commerces se trouveront près de la route cantonale et de Villeneuve. Mais au final, c’est la nature qui est perdante.»


Recul similaire aux glaciers

La Suisse a longtemps connu de nombreux et grands marais. La plaine de l’Orbe était, par exemple, une immense zone marécageuse, qui n’a été assainie que dès la deuxième moitié du XIXe siècle.

L’agriculture extensive pratiquée dès la fin de la Seconde Guerre mondiale a sonné le glas de nombreuses zones humides. L’initiative de Rothenthurm, acceptée par le peuple en 1987, a permis de freiner la disparition des marais et des zones marécageuses d’importance nationale en inscrivant leur sauvegarde dans la Constitution.

Aujourd’hui, 1700 marais et 89 sites marécageux sont recensés et protégés. Les Grangettes en font partie. Cela représente une surface de 1100 km2, soit deux fois celle du lac Léman. Mais le combat contre l’atterrissement de ces écosystèmes fragiles reste difficile. Vingt ans après Rothenthurm, la surface des marais a encore baissé de 5%. Selon une projection de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage parue en 2008, les sites marécageux enregistrent à long terme un recul similaire, en termes de vitesse, à la fonte des glaciers.

Les drainages pratiqués pendant des années continuent de les assécher. Les engrais causent aussi du tort. S’il y a trop d’apport nutritif, une végétation abondante se développe et la zone humide disparaît. Enfin, le réchauffement climatique nuit également au marais. Des travaux au trax et au gyrobroyeur sont parfois nécessaires pour maintenir en vie ces écosystèmes.

Les Grangettes, 1917. Les roseaux sont alors coupés chaque année pour isoler les maisons ou pour fabriquer des nasses. (source: Musée et jardins botaniques de Lausanne)

Comme quoi - au grand dam de certains ayatollah verts qui pullulent dans la zone des Grangettes et d'ailleurs - l'homme (même dans sa version paysanne) peut jouer un rôle de premier ordre dans la protection et la conservation de la biodiversité...

Avant d'écrire n'importe quoi, vous auriez dû vous demander qui avait lancé l'initiative de Rothenthurm.

Dormez tranquille, ce sont justement les "ayatollah verts qui pullulent dans la zone" qui maintiennent les Grangettes en vie et qui entretiennent cet endroit. Puisque ce n'est plus fait par les autres...

Les ayatollah bénévoles vous saluent !!

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