Pour quelqu’un qui revient de pneumonie, il a un regard diablement joyeux. Pour illustrer ses loisirs, Michael Drieberg a choisi le tennis. «C’est mon premier sport. Emotionnellement, c’est aussi celui que j’ai pratiqué en premier avec mon père. Je me souviens de deux petits courts en pleine cité satellite d’Onex (GE). On n’était pas membre et on passait par-dessus les grillages pour jouer. Même de nuit, avec des lampes de poche. Avec mes premières raquettes et leur cadre en bois à visser et cordages en boyau. Le sport, c’est l’adrénaline. Surtout pour un tout petit dormeur comme moi. J’ai besoin de lâcher le truc pour ne pas monter les tours.»
Sous la bulle, sur le green set de l’Hôtel La Réserve, l’élégance du jeu et la vélocité des jambes ne suffiront pourtant pas. Trois breaks, quelques «salaud» et une heure et demie auront eu raison de «Monsieur Live Music Production»: 6-3 6-4 pour votre serviteur. «C’est de la faute à ton service: des véritables scuds!» lâche-t-il dans ce tutoiement soudain que seule la virilité de la petite balle jaune permet.
La musique, ce palliatif
Si Michael Drieberg parle de son père et de sa mère, c’est parce que la blessure est indissociable de ce qu’il est devenu. Y compris lorsqu’on évoque cette passion de l’événementiel, «loisir et travail à la fois. C’est plus le divertissement que la musique qui m’a toujours ému. Le cirque ou le cheval sur scène me touchent autant qu’un concert. Mais, c’est vrai, la musique a servi de palliatif. A des tas de manques. Comme les fans, je me suis identifié à ce que chantent certains artistes qui racontent leurs déchirures. Une béquille, un compagnon qui devient essentiel quand vous n’avez rien d’autre à quoi vous raccrocher. On m’avait mis dans un pensionnat où il n’y avait que des orphelins, alors que je n’en étais pas un. Je ne comprenais pas. Et le tourne-disque que m’avait donné mon grand frère est vite devenu essentiel.»
Alors, quand on parle de week-end idéal, la réponse fuse: «Mes frères et sœurs et moi, on a toujours été éclatés entre la Suisse, la Turquie, le Canada et l’Inde. Alors, quand je pense idéal, j’imagine immédiatement quelque chose que je n’ai jamais vécu: qu’on se retrouve un jour donné tous ensemble. Ce n’est jamais arrivé.»
Un rêve d’autant plus difficile à réaliser que Michael Drieberg a désormais «cinq enfants conçus lors de quatre mariages. J’ai fait ce qui se passe toujours: tout ce que j’ai reproché aux autres, je l’ai reproduit. C’est un peu moche. A la différence près que je suis toujours resté proche de mes enfants.»
Et qu’il est depuis devenu «grand-père d’une petite-fille de 1?an tout en ayant moi-même une fille de 3?ans. Tout cela vous échappe. J’ai parfois l’impression de perdre la notion du temps. La seule chose que j’ai envie de dire, c’est, comme le chante Calogero, «bienvenue». Je n’ai jamais été heureux par anticipation. Un bébé, je ne le trouve ni mignon ni génial jusqu’à ce qu’il me sourie et qu’il m’attrape le doigt. J’ai par exemple adoré le rapport de ma petite-fille avec la boîte à musique que je lui avais offerte. Par erreur, je ne lui avais pas donné la bonne, mais elle a refusé de la rendre tellement elle se l’était appropriée. C’est comme cela qu’on se construit des souvenirs. J’ai assez ce côté patriarche qui se construit sur ce qu’on a tous en commun.»
L’homme aux mille concerts ne s’en cache pas: «Je suis un idéaliste. Je ne sais pas ce que l’on deviendrait si on nous enlevait cette capacité de rêver. C’est aussi pour ça que j’aime autant le cirque. Dans l’Inde de mon enfance, ces troubadours venaient frapper directement à notre porte et jouaient dans notre jardin. Pour une roupie ou quelque chose à manger, un homme mettait son enfant dans sa valise, s’asseyait sur la valise et repartait avec le bagage tout plat. On n’y comprenait rien, c’était juste génial. Vingt ans après, je produis David Copperfield, qui fait disparaître un éléphant dans un gros carton. Pour moi, c’est la même magie: des gens qui ont envie de faire rêver les autres.»
«Jongler avec tout ça», Michael Drieberg adore: «Les gens ont toujours l’impression que je suis surbooké. Mais je ne le suis jamais. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver le bon équilibre entre mes activités professionnelles et le temps que je peux consacrer à moi-même et aux autres.»
«Voir la terre d’en haut, partir dans les étoiles, représente l’ultime rêve»
– La musique?
– Je ne suis pas très pointu. Un consommateur de masse qui aime surtout la pop. Mais j’adore aussi passer la nuit dans un piano-bar pour voir un illustre inconnu en sifflant un whisky.
– Le réveil idéal?
– Quand je me lève, je dévore toutes les infos. Journaux, télétexte, net, iPhone, tout y passe.
– L’amitié?
– Dans la vie comme dans ce métier, je n’ai jamais eu la tentation d’être ami avec tout le monde. Et puis j’ai le défaut de trop m’attacher aux gens. J’ai fait quelques erreurs au début. Partir en vacances avec des artistes, c’est faire avec les quarante parasites qui gravitent autour, qui pourrissent tout. J’ai donc arrêté. Mais il y a certains artistes que je connais depuis vingt ans. Comme Laurent Gerra ou Bartabas. Mylène Farmer, c’est une amitié professionnelle et ça s’arrête là. J’ai parfois l’impression d’avoir fait une vraie rencontre et eux s’en foutent. L’artiste est un prédicateur qui peut vous embobiner en deux secondes. Il ne faut pas confondre charisme et amitié.
– Les voyages?
– Mon père, petit-fils de colons européens à Ceylan, a ouvert la première ligne d’Air India à Genève. J’ai passé mon enfance à l’aéroport. Il me prenait toujours avec. Lorsqu’il inspectait les avions, j’étais assis dans le cockpit. Quand les premiers 747 sont arrivés, il me posait dans le réacteur tellement c’était grand. L’avion a toujours représenté une fascination pour moi. D’ailleurs, j’attends juste que Richard Branson ait fait baisser le prix de la navette pour l’espace. A un tarif déraisonnable que je pourrai m’offrir. Voir la terre d’en haut, partir dans les étoiles, représente l’ultime rêve.
– Lire?
– Siddhârta et sa façon de parcourir le monde de façon initiatique. Servan-Schreiber, qui vous explique comment ne pas être noyé par son emploi du temps. J’adore les bios. Ecrire? J’ai envoyé une nouvelle érotique au concours de la Fnac sous anonymat, elle n’a pas été publiée.
– La peinture?
– Je me suis occupé d’une galerie à Nice pendant dix?ans. J’aime l’art contemporain pour son côté innovant. Mon premier choc, c’est la visite du Musée Dalí à Cadaqués et à Figueras. Comment mieux illustrer le temps qui passe que par une montre molle, reproduire une pensée, une vision, par quelque chose qui n’existe pas; c’est ce que l’art doit être. J’avais même monté un concept de disques durs compressés avec César. Bien sûr, quand on voit un Turner, on est frappé par la maîtrise technique, l’impression que le tableau est éclairé de derrière. Mais cela me parle moins.