CRISE FINANCIÈRE

Deux tiers des malades du sida ne sont pas traités, faute d’argent

Par Anne-Muriel Brouet / Vienne le 19.07.2010 à 00:01

Le 18e Congrès mondial sur le sida s’est ouvert hier à Vienne. Une baisse de l’effort international pourrait mettre en péril les succès obtenus. Le nombre de personnes nécessitant un traitement augmente.

Des pluies diluviennes se sont abattues samedi soir sur Vienne. Coup dur pour le traditionnel Life Ball. Cette soirée de récolte de fonds pour la lutte contre le sida a dû réduire ses ambitions de spectacle en plein air. Tout un symbole. Car la lutte contre la pandémie subit le même sort. Après une mobilisation inédite au début des années 2000, les progrès réalisés menacent d’être douchés par la crise du financement. Tel est le défi pour les 20?000 experts réunis depuis hier et jusqu’à vendredi dans la capitale autrichienne pour la 18e Conférence mondiale sur le sida.

Objectifs non atteints
La crise économique est passée par là. En 2006, les pays membres de l’ONU s’étaient engagés à offrir un accès universel aux soins préventifs et un traitement des séropositifs d’ici à 2010 dans les pays pauvres et à revenus moyens. Or seulement un tiers des 15 millions de personnes qui en auraient besoin reçoivent un traitement. Ces objectifs nécessitent 25 milliards de dollars cette année, estime l’agence ONUSIDA. Or, seulement un peu plus de 11 milliards sont disponibles.

«Malgré les progrès réalisés, les donateurs internationaux, pour le moment, montrent moins d’intérêt et moins de volonté pour continuer de soutenir la lutte contre le VIH», confirme Médecins Sans Frontières dans un rapport présenté en amont de la conférence. «C’est comme s’ils voulaient abandonner la lutte en plein milieu.» Or, «si les gouvernements ne font pas plus pour la quantité et la qualité des soins des personnes infectées par le virus du VIH, cela aura de graves conséquences humaines et des coûts économiques élevés à court et à long terme», prévient Julio Montaner, président de l’International AIDS Society.

Passé de mode?
Après des années d’investissement contre le sida, c’est comme si le sujet passait de mode. En juin, lors du sommet du G8, la santé maternelle et infantile suscitait tous les enthousiasmes. Une option confirmée samedi en Suisse: les présidents des parlements mondiaux ont lancé une «Initiative de Berne pour une action parlementaire mondiale en faveur de la santé maternelle et infantile». Pour Act-Up, il est absurde d’opposer les deux choses, car la première cause de mortalité infantile et maternelle reste le sida.

Enfin, la structure de financement de la guerre contre le sida est vulnérable. Près de la moitié des traitements sont financés (pour 2,4 millions) par un seul pays, les Etats-Unis, qui pour l’heure maintiennent leur engagement. Le reste est financé (à hauteur de 2,8 millions) par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria, un partenariat public-privé. Il profitera de la conférence pour motiver ses donateurs.

Parallèlement au fléchissement du financement, les besoins augmentent. Car si le taux de contagion diminue et que le coût des thérapies a considérablement baissé, les recommandations concernant le traitement ont changé. Aujourd’hui, on sait que plus on traite tôt une personne infectée par le virus du sida, meilleures sont ses chances de bien vivre avec l’hôte indésirable.

De plus, les thérapies antirétrovirales sont de plus en plus simples et de mieux en mieux tolérées, ce qui invite à traiter plus précocement. En 2006, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommandait un démarrage du traitement antirétroviral quand le nombre des CD4 (révélateurs de l’état du système immunitaire) tombe en dessous de 200 cellules/mm3. Ce qui correspond souvent au moment où apparaissent des symptômes. En novembre dernier, l’OMS a relevé ce taux à 350?cellules/mm3. Elle estime que la mortalité pourrait ainsi être réduite de 20% d’ici à 2015. Hier, à Vienne, des chercheurs américains proposaient de relever le taux à 500 cellules/mm3.

Une arme de prévention
L’accès au traitement est d’autant plus crucial qu’il est devenu aujourd’hui une arme de prévention. Tous les spécialistes s’accordent maintenant sur le fait qu’une personne séropositive bien traitée n’est plus contaminante. Une étude publiée hier dans la revue The Lancet montre que placer les séropositifs sous trithérapie permet de diviser par deux le nombre de nouveaux cas d’infection au VIH. Mais cela coûte.


 

«Sans vaccin, difficile d’éradiquer le virus»

Le professeur Bernard Hirschel est responsable de l’unité sida aux Hôpitaux universitaires de Genève. Depuis 1985, date du premier Congrès mondial sur le sida, il s’est rendu à la plupart des manifestations. Cette année, le spécialiste interviendra en séance plénière, mercredi.

– Quels thèmes vont dominer le congrès cette année?
–?La majorité des personnes infectées vivent dans les pays en voie de développement. Là aussi, des millions de personnes sont sous traitement, et chaque jour il y en a davantage. Le défi est donc de trouver les moyens pour traiter un nombre croissant de personnes. Or, avec la crise économique, ces moyens ont plutôt tendance à diminuer. L’autre urgence, c’est de combattre la discrimination des malades. On sait que le traitement a un effet préventif en diminuant la contagiosité. Combattre le virus passe donc par une augmentation du nombre de personnes traitées. Mais tant qu’elles subiront des discriminations, les campagnes de dépistage et de traitement resteront inefficaces.

– Quel est le rôle de la Suisse?
–?Notre pays a une grande visibilité pour deux raisons. D’une part, nous avons été parmi les premiers à émettre l’idée que le traitement influence (en la supprimant) la contagiosité d’une personne séropositive et constitue donc une stratégie préventive. L’autre exemple que nous donnons est celui de la politique de réduction des risques de la toxicomanie par les programmes de distribution de méthadone et d’héroïne.

– Quels sont les moyens efficaces de lutte aujourd’hui?
–?Les changements de comportements sexuels, les préservatifs, le traitement et peut-être la circoncision. Pour le reste, essentiellement le vaccin, ce sont des espoirs lointains.

– Pourra-t-on un jour éradiquer le virus?
– Sans vaccin, ce sera très difficile. Or, comme je l’ai dit, aucune piste n’offre d’espoir aujourd’hui. Dans nos pays, où une personne séropositive contamine, en moyenne, moins d’une autre personne pendant toute sa vie, cela prendra des générations pour que le virus disparaisse. On pourrait théoriquement accélérer le processus par un traitement plus efficace avec de moins en moins de substance au point que, comme pour lutter contre le goitre avec un supplément d’iode dans le sel, on puisse protéger toute la population. Mais c’est de la science-fiction.

– Peut-on imaginer aussi que le monde vive avec le virus du sida?
– Il est vrai que, chez nous surtout, beaucoup de séropositifs vivent bien. Les effets secondaires des traitements ne sont pas systématiques, le nombre de pilules a été réduit à une par jour et il semblerait que l’espérance de vie d’un séropositif bien traité soit celle d’une personne non contaminée.


En chiffres

 

300 nouvelles infections par heure ou plus de 7000 par jour dans le monde.
60 millions de personnes infectées dans le monde depuis 1980. Environ 25 millions en sont mortes.
5,2 millions de personnes, selon l’OMS, bénéficient d’un traitement. Avec les nouvelles recommandations, 15 millions en auraient besoin.
1,2 million de personnes ont commencé leur traitement en 2009.
9 milliards de dollars, tel est pour 2009 le coût des traitements, selon ONUSIDA.
Les deux tiers des personnes séropositives vivent en Afrique subsaharienne. De manière générale, la plupart des personnes porteuses du VIH vivent dans les pays du Sud.
Environ 25?000 personnes en Suisse vivent avec le VIH/sida. Moins d’une centaine meurent chaque année.

Sondage

Tarifs CFF: la nouvelle hausse annoncée est-elle acceptable?