RECHERCHES

Les premiers pas d’une enquête longue et difficile

Par Olivier Bot le 03.06.2009 à 00:03

L’enquête sur l’accident de l’Airbus A330-200 disparu en mer lundi matin avec 228?personnes à bord s’annonce douloureuse et compliquée. Explications.

PREMIERS DÉBRIS DÉCOUVERTS Un gilet de sauvetage, un siège et d’autres débris d’avion ont été repérés, hier, flottant dans l’Atlantique, à 650?km au large des côtes brésiliennes. Ces éléments ont été localisés dans deux zones séparées par une soixantaine de kilomètres, situées sur la droite du point d’où l’avion a émis son dernier signal. La découverte de ces premiers débris d’avion sur la route aérienne du vol AF447, par l’armée de l’air brésilienne, a permis de délimiter un périmètre où chercher le point d’impact en mer de l’appareil. «Ce qu’ils ont trouvé semble être une piste très sérieuse», a déclaré le capitaine de vaisseau français Christophe Prazuck. Le dispositif de recherche français, constitué de deux Atlantique 2 et d’un Falcon 50, doit être renforcé aujourd’hui par un avion radar Awacs.

BOÎTES NOIRES DANS LES ABYSSES Selon le porte-parole de l’état-major des armées françaises, cette zone correspond à celle de la dorsale médio-atlantique. «Ce relief sous-marin présente des abrupts de près de 4700 mètres et ressemble à la cordillère des Andes», selon Christophe Prazuck. Pas facile de retrouver les boîtes noires, ou des éléments lourds de la carlingue, dans cet environnement. Le navire de recherche et d’exploration sous-marine français, le Pourquoi-Pas, équipé de deux robots sous-marins, va appareiller pour se rendre sur les lieux, a annoncé Paris.

ENQUÊTEURS SPÉCIALISÉS Les bureaux enquêtes-accidents travaillent déjà d’arrache-pied pour tenter de comprendre l’origine du drame, en collectant les données de ce vol. Ce sont eux qui examineront les débris vus hier. Alain Brouillard qui enquêta sur le crash du Concorde à Gonesse en 2000, va travailler sur l’Airbus disparu.

LA FAUTE AU «POT AU NOIR» La région où la catastrophe aérienne s’est nouée est bien connue des marins et des commandants de bord. Le Suisse Alexandre Hermann l’évoquait dans un entretien (24?heures d’hier) décrivant les cumulonimbus qui sont situés aux environs de l’équateur, très haut, au-dessus des avions. Cette «zone de convergence tropicale» baptisée «pot au noir» par les marins est agitée de mouvements d’air et de phénomènes météo très violents et changeants. De véritables murs d’air, semblables aux énormes creux des tempêtes pour les bateaux, se forment dans cet espace aérien. Mais cela ne suffirait pas à expliquer l’accident.

PISTE TERRORISTE EN POINTILLÉ Très vite (trop vite?) écartée par les autorités françaises, hier, la piste terroriste reste une hypothèse, même si aucun élément ne l’étaye aujourd’hui. Contredisant le ministre des Transports français, son homologue à la Défense, a jugé que cette piste restait ouverte. La descente extrêmement rapide de l’appareil peut tisser ce fil très ténu, aujourd’hui.

ÉMOTION EXPLOITÉE Sur internet, le Genevois Stéphane Koch, spécialiste en communication «nouveaux réseaux», signale que des individus peu scrupuleux ont déposé des noms en lien avec les données de la catastrophe (af447, airfrance447, etc.) pour faire du profit.


 

Disparus

Parmi les passagers de l’Airbus A330-200 se trouvaient notamment le prince Pedro Luis d’Orléans e Bragança, 26?ans, descendant de la famille impériale du Brésil, et les dix meilleurs commerciaux d’une entreprise française de matériel électrique, récompensés de leur performance par un séjour au Brésil.


 

«J’ai été foudroyé trois fois à bord de mon Mirage!»

Ancien commandant des Forces aériennes suisses, Fernand Carrel répond aux quatre questions-clés sur le mystère de la disparition du vol AF 447, Rio - Paris.

– La foudre – dans cette zone intertropicale où les orages sont particulièrement violents – est-elle de nature à détruire un avion de ligne tel l’A330-200?
– Non! La carlingue de l’avion faisant office de cage de Faraday, la charge quitte l’appareil par ses extrémités arrière ou par les ailes. Je suis donc très perplexe sur cette hypothèse. En cinquante-quatre?ans d’expérience aéronautique, je n’ai connaissance que d’un seul accident mortel dû à la foudre qui a frappé, il y a quelques années déjà, un Mirage 2000 de l’Armée de l’air française qui volait en formation. Suite à ce foudroiement, survenu de nuit, le chasseur est entré en collision avec son patrouilleur et les deux avions se sont écrasés. En revanche, j’ai une certitude: l’A330-200 d’Air France a été détruit de manière très soudaine. Seuls des messages électroniques émanant du système d’exploitation de l’avion ont été envoyés. C’est donc dire qu’il y avait encore assez d’énergie pour les émettre. L’équipage en difficulté aurait donc également communiqué avec l’extérieur s’il en avait eu le temps.

– Quels sont les effets de la foudre sur un avion?
– Pour ma part, j’ai été foudroyé trois fois à bord de mon Mirage et une fois dans un 747, au départ d’Atlanta. Les trois fois, j’ai momentanément perdu l’usage de mes radios et du radar. La première fois, j’ai été très surpris. C’est comme dans Tintin… une grande boule lumineuse qui vous arrive entre les yeux, un bruit fracassant et un éblouissement tenace. Les fois suivantes, j’ai pu anticiper le foudroiement car j’avais observé lors du premier foudroiement, un léger grésillement dans mes écouteurs avant l’impact. Lorsque j’ai réentendu ce bruit caractéristique, j’ai baissé ma visière et ai ainsi été protégé de l’éblouissement. Mais dans tous les cas, j’ai normalement poursuivi mon vol. Quant aux dégâts occasionnés à l’avion, ils se limitaient en un point de fusion de 2?mm sur la perche du tube Pitot (ndlr: le nez de l’avion) et un autre à l’arrière, sur les volets de tuyère ainsi que sur l’élevon gauche (ndlr: volet combiné de profondeur et de gauchissement).

– Si la foudre est à exclure comme cause principale, quelles pistes faut-il explorer?
– En l’état, aucune piste n’est à écarter. L’explosion d’une bombe – c’est-à-dire un attentat, même s’il n’a pour l’instant pas été revendiqué – est une éventualité qu’il ne faut pas rejeter trop rapidement. Elle expliquerait notamment la soudaineté de l’événement et le silence radio de l’équipage. Seules les boîtes noires nous apporteraient des éléments déterminants. Mais pour l’heure, elles gisent entre 5000 et 6000?m de profondeur dans l’Atlantique et leur récupération sera très difficile. D’autres hypothèses, comme la collision avec un avion militaire – dont on se demande bien ce qu’il pourrait faire en cet endroit – ou avec un missile, un déchet spatial ou une grosse météorite, par exemple, semblent très peu vraisemblables.

– Et une destruction totale du système électrique dû à une grande surtension causée par la foudre?
– Là encore, la probabilité semble extrêmement faible. Dans ce type d’avion très fiable, les systèmes sont redondants: doublés, triplés, voire quadruplés pour certains. Et lorsque l’un d’eux se déconnecte, il y a des procédures automatiques de rétablissement. Dès lors, l’équipage aurait pu, à un moment ou un autre, passer des messages radio. En revanche, on peut imaginer que la foudre a frappé l’A330 et détruit son radar météo. En pleine nuit, privés des yeux du radar, les pilotes sont peut-être entrés, malgré eux, au cœur d’un énorme cumulonimbus, où les vents verticaux d’une rare violence génèrent des forces de cisaillement d’une puissance colossale, capables de détruire un avion (lire encadré) . Pour l’instant, c’est une des explications plausibles.

XAVIER DORMOND


 

«Encore plus bouleversant que les autres crashes»

«Ça remue tout, tout…». La catastrophe survenue lundi matin a ravivé de douloureux souvenirs auprès des familles des victimes du crash du SR 111, survenu il y a dix?ans, la pire tragédie aérienne qu’ait connue la Suisse.

Dans la nuit du 2 au 3 septembre 1998, l’appareil s’était écrasé au large des côtes canadiennes. Le vol SR 111 transportait 229 occupants.

Océan Atlantique, heure du drame: les similitudes entre l’accident de l’Airbus A330 d’Air France et celui du MD-11 de Swissair ont bouleversé de nombreux proches des victimes du crash de l’avion suisse. «Plusieurs éléments, des petites choses, sont similaires. Par exemple, il y avait presque le même nombre de passagers et l’heure du dernier contact était identique», raconte Myron Ratnavale, l’ancien président de l’association Les familles du SR 111. Pour ce Genevois, qui a perdu ses deux parents dans la catastrophe de 1998, «il y a eu pas mal d’accidents ces dernières années. Mais celui-là est très «close to home». Il est encore plus bouleversant que les autres. Aussi parce qu’il s’agit d’Air France… A l’époque, la compagnie avait d’ailleurs travaillé sur le crash de Swissair, où l’on avait aussi dénombré des victimes françaises. Un programme de formation en cas de catastrophe avait été lancé à ce moment-là…»

Même émotion chez Yolande George, une Vaudoise qui a tragiquement perdu ses jumeaux de 22?ans dans la catastrophe du SR 111. «J’appréhendais cette journée. Je revis tout cela, explique cette ancienne habitante de Lausanne. Je me rappelle lorsque ça m’est arrivé. C’était aussi à 4?heures du matin, je m’en souviendrai toute ma vie. Cela ravive tout.»

Yolande imagine «les personnes qui sont à l’aéroport, leur détresse. Je pense beaucoup aux parents. Il ne faudrait pas attendre qu’il y ait des catastrophes comme celles-ci pour se souvenir. Par ailleurs, il y a quelques jours, je me suis étrangement réveillée à 4?heures du matin. J’ai eu comme une intuition…»

Depuis la catastrophe, Yolande a quitté Lausanne, où elle vivait auparavant avec ses fils, et s’est installée à Montreux. «Nous avions gardé contact avec d’autres familles de victimes. Mais aujourd’hui, chacun a fait sa vie avec son chagrin.»

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