Sur le front militaire, la situation est très incertaine. Pour récupérer les raffineries de pétrole passées aux mains des opposants, Kadhafi a sorti l’artillerie lourde. Sur le front civil et politique, en revanche, l’organisation de la «Libye libre» avance à grands pas. Tant sur le plan local que national.
Dans chaque ville libérée, une «alliance de la révolution du 17 février», composée de volontaires, s’est formée pour parer à l’urgence et gérer les affaires courantes. «Sous Kadhafi, il n’existait aucun pouvoir exécutif. Il n’y avait que des comités populaires dont les membres, le plus souvent incompétents, étaient désignés par le leader libyen», explique Mohammed Abdulmalik, professeur de français. «Aujourd’hui, nous devons tout inventer, tout créer», poursuit cet homme de 60?ans, qui consacre désormais tout son temps à la révolution.
Ces alliances, chargées entre autres de veiller à l’organisation d’organes exécutifs dans chaque secteur, ont rapidement décidé de créer un Conseil national de transition pour diriger le pays. A sa tête, le juge Mustafa Abdeljellel. Cet ancien ministre de la Justice du colonel Kadhafi a été désigné par les révolutionnaires après avoir démissionné pour rejoindre les rangs de l’opposition.
Les 31 membres de ce Conseil sont tous issus de la société civile. Ils sont professeurs d’université, juristes, écrivains, journalistes ou médecins. Mais seul les noms de huit d’entre eux circulent pour l’instant. Pour des raisons de sécurité, l’identité de ceux qui résident actuellement dans les zones encore contrôlées par Kadhafi sera révélée après la chute du dictateur.
Pour compléter ce gouvernement intérimaire, Omar El-Hariri, un ancien officier et ex-camarade de Kadhafi tout juste sorti de prison, a été nommé responsable de la sécurité et des affaires militaires du pays. Avec ses 14 conseillers, il dirige la lutte armée menée par les soldats et les officiers qui ont changé de camp et des volontaires formés à l’art de la guerre. Enfin, le Dr Mahmoud Jebril Ibrahim el-Werfali et l’ancien ambassadeur de Libye en Inde, le Dr Ali Aziz al-Eisawi, sont désormais en charge du «portefeuille des Affaires étrangères».
Diplômée de la Sorbonne
Si Mustafa Abdeljellel fait volontiers quelques apparitions publiques à Benghazi, il n’en va pas de même pour la Doctoresse Salwa Fawzi el-Deghali. La seule femme du Conseil, diplômée de la Sorbonne en droit constitutionnel, court de réunion en réunion. Depuis le 17 février, cette militante d’une trentaine d’années a quitté son poste d’enseignante à l’Université de Benghazi pour s’engager aux côtés des combattants de la liberté.
«Je suis désolée, j’ai très peu de temps, il y a tellement de choses à faire ici. En deux mots, après la libération de Tripoli, notre priorité sera d’établir une Constitution, inexistante sous Kadhafi. Il faudra aussi organiser des élections libres et choisir un modèle politique. C’est un peu tôt pour vous en dire plus. Ce qui est sûr, c’est que le futur gouvernement de ce pays sera civil», explique cette mère de trois enfants entre deux portes.
Au premier étage de l’Hôtel Tibesti, à Benghazi, Mustafa Abdeljellel réitère pour sa part ses demandes à la communauté internationale: «Si vous voulez nous soutenir, il est impératif de décréter une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Ainsi nous pourrons nous battre à armes égales avec les forces de Kadhafi.»
Sur le plan diplomatique, «nous avons besoin de la reconnaissance internationale de notre gouvernement de transition», ajoute-t-il avant de mettre les points sur les «i» en ce qui concerne les relations explosives entre la Libye et la Suisse.
«Il n’y a jamais eu de problème entre la Suisse et le gouvernement libyen. Il y en a eu entre Kadhafi et votre pays au sujet de son fils, Hannibal. C’est très différent. Et nous envisageons bien évidemment de faire des excuses publiques au gouvernement suisse», précise-t-il encore avant de disparaître avec ses conseillers.
A Genève, les humanitaires se préparent au pire
Depuis le début des combats entre insurgés et forces loyalistes, à Genève, les agences onusiennes sont sur la brèche. Le Bureau de la coordination des Affaires humanitaires (OCHA) suit l’évolution heure par heure. «Le problème c’est qu’on n’a pas une vision globale des besoins à l’intérieur du pays», explique Elisabeth Byrs, la porte-parole de l’OCHA.
La confusion qui règne sur place ne facilite pas le travail des logisticiens de l’urgence humanitaire. Jusqu’à présent, le colonel Kadhafi a refusé l’entrée du territoire aux humanitaires. Ces dernières heures, l’ONU a obtenu le feu vert du ministre libyen des Affaires étrangères pour que soit envoyée aussi vite que possible une mission d’évaluation à Tripoli. Peut-être une première brèche.
«Cela va nous permettre d’évaluer les besoins et voir comment nous allons pouvoir acheminer de l’aide dans le pays», poursuit Elisabeth Byrs. Du côté du CICR, on consent aussi un manque de visibilité sur ce qui se passe à l’intérieur du pays.
Jusqu’à présent, l’aide d’urgence de l’ONU et des ONG s’est déployée aux frontières. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a envoyé 5?tonnes de biscuits à haute teneur énergétique auxquelles se sont ajoutées les 5000 rations de nourriture par jour de l’Office des migrations et les 3000 du Haut-commissariat aux réfugiés. Le CICR a déjà dépêché un staff médical de septante personnes et du matériel d’assistance.
Hier, l’ONU et un collectif d’ONG ont lancé un appel de fonds de 160 millions de dollars pour venir en aide aux populations qui fuient les violences. Selon une estimation communiquée hier, jusqu’à un million de personnes devraient avoir besoin d’une aide d’urgence en raison des combats en Libye.
S’il y a un doute sur le nombre précis de tués, les choses sont un peu plus claires en ce qui concerne le nombre de personnes qui s’enfuient. Près de 213?000 travailleurs étrangers ont déjà quitté le pays et 200?000 autres personnes devraient le faire au cours des prochains jours. La plupart veulent regagner leur pays d’origine, la Tunisie, l’Egypte ou encore le Niger.
Le défi logistique est à la hauteur du drame qui se joue. A Genève, l’ONU fait face. Ce qui inquiète le haut-commissaire aux réfugiés, Antonio Guterres, c’est le sort des travailleurs Somaliens, Erythréens et plus généralement de ceux issus des zones subsahariennes. Ceux-là se retrouvent pris au piège, exposés à la vindicte de la population qui les confond avec les mercenaires tchadiens recrutés par le colonel Kadhafi.
Les agences onusiennes s’attendent à voir le bilan des morts et des blessés grandir de jour en jour. Les informations «parcellaires» qui remontent à Genève font redouter une crise humanitaire de grande ampleur. Ce week-end, l’ONU a reçu un appel à l’aide de médecins qui tentaient de porter secours à des blessés près de Misrata. Selon des informations du Croissant-Rouge libyen, les secours médicaux ont été détruits et des ambulances ont été utilisées par des combattants.
Alain Jourdan
Contre-offensive
Muammar Kadhafi a poursuivi hier sa riposte contre les insurgés tandis que la communauté internationale tergiversait sur une zone d’exclusion aérienne, réclamée dans la soirée par les monarchies du Golfe «pour protéger les civils».
Fidèle à Kadhafi, l’aviation a lancé plusieurs raids sur des combattants de l’opposition regroupés dans le port pétrolier stratégique de Ras Lanouf, au deuxième jour d’une contre-offensive destinée à bloquer la progression des rebelles vers Tripoli. Les attaques aériennes témoignent de l’inquiétude et de la volonté du régime de contrôler l’avancée des rebelles en direction de Syrte, bastion de Kadhafi.
La prise de la ville d’origine du colonel doperait l’opposition et lèverait un obstacle majeur dans sa progression vers la capitale.
B.BR. avec les agences
La révolte arabe
La contestation qui secoue les pays arabes s’est poursuivie, hier.
A Oman, alors que des manifestations se poursuivaient dans la ville de Sohar, le sultan Qabous a annoncé un remaniement gouvernemental en profondeur.
Au Yémen, les éboueurs ont entamé une grève à Sanaa, pour réclamer la hausse de leur paye.
En Algérie, des milliers de gardes communaux ont marché jusqu’à l’Assemblée pour réclamer une hausse de salaire.
En Jordanie, près de 600 journalistes ont manifesté à Amman pour réclamer «des médias indépendants et libres».
A Bahreïn, quelques dizaines de manifestants se sont réunis devant l’ambassade américaine pour demander à Washington de faire pression sur leur gouvernement en vue de réformes politiques. ATS