Elle se déplace lentement, avec la sérénité des montagnes en mouvement. «Il faut qu’on lui achète des baskets», répète Catherine Rollandin, au bureau lausannois d’Helvetas. Mariam Namogo a débarqué la veille de Bamako. En nu-pieds sous une pluie froide.
C’est le début d’un périple de dix jours qui, d’auditoires en salles de séminaire, emmènera cette Malienne de 48?ans de Genève à Bellinzone. En ce début de matinée, Mariam est glacée, claquée, mais n’en a cure. Dix jours, c’est peu pour sensibiliser les Suisses – dans la réalité des rencontres, surtout des Suissesses – à l’excision et à ses flots de souffrance.
En Afrique, les mutilations génitales sont coutumières dans une trentaine de pays. Les troubles qui en découlent restent pourtant sous-estimés. Aussi, en Europe, ce phénomène est facilement rangé parmi les anachronismes exotiques. Comme dit Mariam Namogo, «il est temps qu’on se frotte les esprits».
L’enjeu de son voyage est de taille. Depuis 2007, Mariam s’occupe du projet «Soutien aux initiatives locales contre l’excision» (SILE), mis sur pied à son initiative par Helvetas. Il est programmé sur une première période: 2009-2011. Avec un budget conséquent: 1,17 million de francs. A mi-parcours, Mariam Namogo est en Suisse pour dresser un état des lieux à l’intention des bailleurs de fonds, parmi lesquels les Etats de Genève et de Vaud figurent en bonne place.
Mariam revêt pour ses conférences un boubou couleur ivoire en basin, épais coton brodé qui bruisse comme un vent de sable du Sahel. Depuis 2006, le gouvernement du Mali a intégré la question des mutilations génitales à l’«enquête de santé» qu’il mène régulièrement dans tout le pays.
Il en ressort que 85% des femmes en âge d’avoir des enfants (15-49?ans) ont été excisées. Mais une ligne partage le Mali en deux versants. Dans les plaines fertiles de l’Ouest et du Sud, la proportion culmine à 98% dans la région des Kayes, même à 93% à Bamako, la capitale, et encore à 92% à Ségou.
Dans les sables du Nord, parmi les Maures, les Kountas et les Touareg, la proportion bascule. Elle reste de 44% à Tombouctou (entre Sahel et Sahara). Mais au Nord-Est, elle s’écroule à 2% dans la région de Gao, à 1% dans celle de Kidal.
Pourtant, les habitants du Nord-Est et ceux du Sud-Ouest sont tout autant musulmans. Mais leur histoire n’est pas la même. Cette histoire, Mariam Namogo la connaît intimement. Combien de fois ne lui a-t-on pas raconté l’épopée d’un de ses arrière-grands-pères. Cet aïeul est sorti borgne et manchot du djihad lancé dans les années 1850 par El-Hadj Omar Saïdou Tall.
Parti de l’actuel Sénégal, ce conquérant toucouleur a étendu vers l’Est un empire coranique en renversant des royaumes animistes. Dans cet espace culturel, les sabres de l’islam sont restés mêlés aux petits couteaux des «forgeronnes», comme on surnomme les exciseuses.
Chez les Bambaras
Sur le chemin de son seigneur théocrate, l’ancêtre djihadiste des Namogo a emmené les siens des Kayes à Ségou. Là, cette famille de l’ethnie des Malinkés s’est vite fondue parmi les Bambaras. Le regard de Mariam se voile. Ségou, le Niger étal, ses berges immenses où les femmes étendent leurs lessives colorées…
Elle a grandi ici, dans le quartier de Bananisabakoro («Près des trois petits banians»), où les Namogo ont toujours leur «concession». Y vit modestement «une très grande famille», souligne Mariam: «Mes cinq papas avaient plusieurs femmes.» Cinq papas? «Chez nous, les frères du géniteur sont aussi des papas.»
Son vrai papa, si l’on ose dire, n’a pris qu’une épouse. «Une chance», estime Mariam, quatrième d’une fratrie de onze enfants. Le statut de sa mère, «grande battante, forte commerçante», l’a amenée à se «sentir plus autonome, plus libre».
Tout en faisant sa part des mille corvées de la concession, elle a poursuivi ses études. Jusqu’à Bamako, malgré son mariage à 19?ans avec Adama, prof à l’école secondaire, et malgré la naissance de Mahamadou, à 21?ans. «A midi, je revenais de l’Ecole nationale d’administration pour la tétée, avant d’y retourner jusqu’au soir.»
Son époux décède quatorze jours après la naissance d’un troisième enfant, Alphonsin. «Je n’avais pas le choix. J’ai redoublé de force et de courage.» Mariam conciliera travail et études, sans songer à se remarier. Cela aurait pu prétériter les deux garçons restants, Mahamadou étant mort dans sa troisième année. Oumar, deuxième né, étudie au Canada, tandis qu’Alphonsin est à l’Université de Dakar.
Et l’excision, Mariam l’a-t-elle subie? «Je préfère garder ces choses pour moi.» Mais elle reconnaît que cette coutume lui a longtemps semblé relever de l’ordre du monde, un facteur d’intégration sociale. «Dans notre imaginaire, il y a un peu d’homme chez la femme, et un peu de femme chez l’homme.» D’où la circoncision du prépuce et l’excision du clitoris et des lèvres vaginales. Peut-être pour contourner la résistance des adolescentes, l’opération se pratique toujours davantage sur les enfants avant l’âge de 5?ans. Selon la statistique malienne, à 14?ans, 84% des filles ont déjà été excisées.
Minata, encore «sale»
Il y a quelques années, une excision en groupe, comme cela se fait souvent, a profondément marqué Mariam: «Une de mes nièces était dans ce groupe avec une de ses amies, Minata. Au retour des fillettes, les femmes ont dit que Minata était encore «sale» et que l’opération devrait être renouvelée une semaine plus tard. Minata n’est jamais revenue de cette seconde fois, et ma nièce a posé beaucoup de questions.»
Déjà au service d’Helvetas après avoir longtemps travaillé pour une ONG canadienne, Mariam a conçu peu après un projet contre l’excision. Sa démarche va pas à pas. Huit villages ont déjà signé une convention par laquelle ils s’engagent à renoncer à cette pratique; 15?autres songent à suivre; 2000?personnes ont signé une déclaration de renonciation personnelle; cinq exciseuses ont rejoint le programme…
Cependant, sur le plan national, les islamistes combattent toute évolution du code de la famille et le Mali reste l’ultime pays de sa région à ne pas avoir adopté de loi contre l’excision. Mais, comme une montagne en mouvement, Mariam ne déviera pas de son chemin.