Les architectes urbanistes sont des magiciens. Là où croupissent barres d’immeubles pourris, terrains même plus vagues, espaces bétonnés au Christmas pudding avarié, ils vous dessinent un parc de La Courneuve — cité sinistrée de la banlieue parisienne — qui relègue Central Park au rang de préau d’école enfantine. Rien que du vert, du bleu, de l’arc-en-ciel. La vie en rose après la survie en gris.
Ces magiciens — dix des plus grands ateliers d’architectes urbanistes de France et d’Europe — ont répondu à l’appel du président français lorsqu’il a lancé l’an passé sa vaste réforme pour révolutionner le Grand Paris. Leurs projets sont achevés. Et Nicolas Sarkozy leur a dit toute sa satisfaction hier en les recevant à l’Elysée. Certains travaux se révèlent particulièrement alléchants. Tous veulent abattre ce mur invisible qui sépare la Ville Lumière de ses ombres banlieusardes. Tous font profession de foi écologiste, dans la veine du Protocole de Kyoto.
Le projet le plus révolutionnaire: atelier Castro-Denissof-Casi. «Il faut mettre le pouvoir au milieu des banlieues, le pouvoir et le peuple étant actuellement coupés l’un de l’autre.» L’ex-militant maoïste de «Vive la Révolution!» n’a pas perdu sa verve, même s’il se défend de faire un Grand Paris de gauche. Dès lors, il veut déplacer les ministères en banlieue. Et installe même l’Elysée à Saint-Denis, dans ce «93» (numéro du département de Seine-Saint-Denis) qui fait frémir d’angoisse les beaux quartiers parisiens.
Le projet le plus haut: Jean Nouvel-Jean-Marie Dutheuil- Michel Cantal-Dupart. Il propose de construire des «hauts lieux» dans la moyenne ceinture autour de Paris. Ces tours s’inspireront des plus imposants monuments historiques. A quand Chambord à Gennevilliers?
Le projet le plus tentaculaire: cabinet Antoine Grumbach. Il propose tout simplement d’annexer Le Havre à Paris! La Seine devient l’épine dorsale d’une vaste région qui s’étend jusqu’à la mer. «Toutes les métropoles sont portuaires», plaide Antoine Grumbach.
Le projet le plus roulant: atelier Christian de Portzamparc. Ses deux propositions phares: la construction d’une immense gare à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, qui desservirait toutes les métropoles de l’Europe du Nord; la création d’un spectaculaire train aérien agrippé au «périph», cette autoroute qui ceinture Paris. Il servirait ainsi de lien entre Paris et ses banlieues.
Le projet le plus vert: atelier Rogers Stirk Harbour & Partners. 400?km² de toitures seraient transformés en espace vert et des boulevards tout aussi semés d’herbe, de fleurs et d’arbres irrigueraient la métropole. Mais ce projet se veut aussi politique en rationalisant les centres de décision, actuellement éparpillés dans un indigeste mille-feuille. D’ailleurs, c’est sur ce plan-là que l’imagination éprouve bien du mal à se frayer un chemin vers le pouvoir. Entre le secrétaire d’Etat au Grand Paris, Christian Blanc, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, et le président de la région Ile-de-France, Jean-Paul Huchon, les batailles d’influence font rage et brouillent complètement cette réforme fondamentale.
Couronné ou non, un chef d’Etat français sans grands travaux relève de l’inconcevable. A la hauteur du trône, il faut ajouter l’ampleur des chantiers. François 1er a commandé la construction du château de Chambord.Louis XIV a fait de Versailles son logo promotionnel.
L’Empire et la République ont suivi ce royal exemple. Charles de Gaulle a lancé la construction de l’aéroport de Roissy qui porte son nom; Pompidou a donné le sien au Centre de Beaubourg et Giscard d’Estaing a laissé le Musée d’Orsay en guise de mémoire. C’est Mitterrand qui fut l’architecte présidentiel le plus frénétique. Bornons-nous à citer sa Bibliothèque nationale de France, l’Institut du monde arabe, la Cité des sciences de La Vilette et laissons à Jacques Chirac le Musée du quai Branly. Nicolas Sarkozy, avec son Grand Paris, rêve de les surpasser tous.
J.-N.C.
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