Son nom pourrait faire penser à celui d’un petit robot. Il ressemble à un iPod version XL, les touches en plus. Le Kindle II, livre électronique de deuxième génération, lancé par Amazon.com en février dernier aux Etats-Unis et vendu 359?dollars (419?fr.), fait fureur outre-Atlantique. La compagnie de Seattle refuse de donner des chiffres, mais Jeff Bezos, son patron, a affirmé, la semaine dernière dans une lettre aux actionnaires, que les ventes du Kindle II avaient «dépassé nos prévisions les plus optimistes».
Selon le Washington Post, qui citait une source anonyme la semaine dernière, plus de 300?000 exemplaires ont déjà été vendus, et Amazon s’attend à en écouler quelque 800?000 cette année. Mark Mahaney, un analyste de Citigroup, prévoit même qu’un million de Kindle II seront vendus aux Etats-Unis cette année. Toujours selon l’analyste, le Kindle II, sur lequel on peut télécharger 1500?livres, pourrait générer 1,5 milliard de dollars en 2010…
Dans la bataille des e-books, Sony est le principal concurrent d’Amazon. A la fin de mars, le groupe japonais a annoncé un partenariat avec Google pour gonfler son offre en incluant 500?000 titres disponibles sur Google Book Search et formatés pour son lecteur. Cet accord va permettre à Sony de proposer 600?000 ouvrages électroniques contre 265?000 pour Amazon…
Ventes sept fois supérieures à l’an dernier
Le phénomène e-book touche également les détenteurs d’un iPhone. D’après O’Reilly Research, un groupe de recherches sur les nouvelles technologies, le téléchargement d’applications permettant de lire des livres sur les iPhone a littéralement explosé cette année. «L’iPhone est très pratique pour lire dans le métro, explique Daniela, une New-Yorkaise. Mais ça ne remplace pas les livres traditionnels, car l’écran reste trop petit pour la lecture.»
Les chiffres corroborent ce phénomène. Le patron de Penguin, une grande maison d’édition, a annoncé, hier à Londres, que les ventes de livres électroniques de son groupe aux Etats-Unis étaient sept fois supérieures à celles de 2008 à la même époque. A Austin (Texas), LibreDigital, une société qui formate les titres traditionnels en livres électroniques, ne connaît pas la crise. «Nous sommes en pleine croissance, souligne Bob Carlton, vice-président de la division marketing. Nous travaillons avec six des dix plus gros groupes d’édition du monde. Notre technologie leur permet de diffuser leur contenu sur les iPhone, les lecteurs Sony ou encore les sites de réseau social.»
Parmi les investisseurs de LibreDigital, on retrouve notamment HarperCollins, le géant de l’édition. Le groupe Hachette fait, quant à lui, partie des clients de la société.
Le profil type du lecteur d’e-book aux Etats-Unis a de quoi surprendre: «Il s’agit des soccer moms (ndlr: mères de famille issues des classes moyennes et habitant dans les banlieues américaines ), poursuit Bob Carlton. Quand elles attendent leurs enfants, elles aiment lire sur leur portable ou leur lecteur électronique des romans d’amour.» Chaque mois, LibreDigital convertit d’ailleurs 6000 titres de la maison d’édition Harlequin, spécialiste du roman à l’eau de rose. Mais l’offre ne s’arrête pas là. Il est possible de télécharger des œuvres de Rimbaud à Molière, et de Jim Harrison à Richard Ford.
Tous les grands groupes américains se mettent à l’e-book. Des rumeurs, relayées sur de nombreux blogs spécialisés dans la technologie, affirment qu’Apple serait en train de développer un iPhone avec un écran plus grand pour pouvoir améliorer l’expérience de lecture. Barnes & Nobles, une chaîne de librairies, serait en train de concevoir son propre lecteur électronique en collaboration avec Sprint, un opérateur de téléphonie mobile. «Certaines maisons d’édition réfléchissent déjà comment intégrer sur les e-books des vidéos ainsi que du contenu sur l’auteur ou le livre en question», ajoute Bob Carlton.
Le lecteur ultrafin arrive
Après les Etats-Unis et l’Asie, l’Europe est le prochain marché pour les livres électroniques. Contrairement au Kindle II, le lecteur Sony y est déjà disponible. Le nombre de titres en français disponibles en numérique est pour l’instant limité, mais est appelé à croître, selon Bob Carlton. De son côté, LibreDigital a annoncé, en début d’année, un partenariat avec Plastic Logic, une société qui va lancer, début 2010, un lecteur ultrafin de la taille d’une feuille A4, et qui a pour but d’améliorer la lisibilité des œuvres, mais aussi celle des journaux électroniques…
Salon du livre: Genève, Palexpo, du 22 au 26 avril.
«Ni un flop ni une révolution»
INTERVIEW EXPRESS
PASCAL VANDENBERGHE
DIRECTEUR GÉNÉRAL DE PAYOT
EN SUISSE
Directeur général de Payot et ex-éditeur, Pascal Vandenberghe surveille activement le monde du livre électronique «pour être prêt à démarrer quand les feux seront au vert».
– Pourquoi l’e-book ne s’est-il pas encore développé en francophonie?
– Les supports sont là, même s’ils sont encore de la première génération, en noir-blanc et rigide. Les formats munis de DRM (ndlr: Digital Rights Management, verrous informatiques destinés à interdire la copie) sont aussi prêts à fonctionner. Les éditeurs français ont, par contre, numérisé très peu de fonds: il n’y a pas de base de données ou de catalogue digne de ce nom, même à considérer les 4000 titres du site de la Fnac, qui collabore avec Hachette. C’est pour cela que nous attendons, car l’offre n’est pas satisfaisante. Attention au gadget technologique: le client se trouverait dans la situation d’avoir acheté un téléphone coûteux, mais sans pouvoir se connecter. Le problème vient de l’incapacité des éditeurs à se mettre d’accord sur un seul «agrégateur»: une base de données et un fournisseur unique. Un seul tuyau…
– Mais pourquoi les éditeurs français campent-ils sur une position aussi défensive?
– Contrairement au modèle anglo-saxon ou allemand avec des niveaux étanches entre l’éditeur, le grossiste et le libraire, les éditeurs français négocient avec un distributeur exclusif, auquel le libraire est ensuite forcément soumis. Cela crée de fait un monopole. Et les éditeurs français – déjà traumatisés et affaiblis par la vente en ligne, principalement raflée par Amazon ou Alapage – tiennent à maintenir ce modèle, leur pré carré. Même si l’e-book ne correspond dans l’immédiat qu’à des marges très faibles – de l’ordre de 2 à 5% des ventes. Pour l’instant, c’est la politique de l’autruche avec un strabisme divergent: ils gardent un œil dessus!
– Combien de temps faudra-t-il donc encore attendre?
– Des négociations sont en cours, et j’espère qu’elles débouchent sur du concret d’ici une année. L’idée est de proposer des e-books à 20% meilleur marché que l’édition papier. Mais cela bougera, car l’e-book – qui ne sera ni un flop ni une révolution – est à mon avis surtout destiné à devenir un format complémentaire. Pour lire en voyage, par exemple. B.S.
Un marché à 52,4 millions de dollars
ÉTATS-UNIS Le marché des livres électroniques est en plein boom. Selon des statistiques de l’International Digital Publishing Forum, il a généré en 2008 un chiffre d’affaires de 52,4 millions de dollars (61,2 millions de fr.) contre 31,8 millions de dollars (37,8 millions de fr.) l’année précédente. Entre janvier et février de cette année, les ventes ont déjà atteint 15,5 millions de dollars (18,1 millions de fr.), soit quasiment plus que lors des trois derniers mois de 2008. Une conférence réunissant les grands acteurs de l’édition sur le thème des e-books sera organisée à New York les 11 et 12 février 2010. A noter que le téléchargement d’un ouvrage coûte en moyenne 10 à 20% de moins qu’un livre de poche. Les détenteurs d’un e-book doivent, eux, jongler avec les mesures de protection des droits d’auteur qui empêchent les copies. Les clients de Sony doivent s’enregistrer dans une base de données quand ils téléchargent un ouvrage.
J.-C. DE
INTERNET Avec le lancement de la Bibliothèque numérique mondiale (BNM), hier au siège de l’Unesco, à Paris, les internautes ont désormais accès gratuitement à des pépites, comme le manuscrit de la Bible du diable datant du XIIIe siècle ou une édition très ancienne du roman japonais Le Dit du Genji. Il s’agit d’un site internet (www.wdl.org) qui propose une sélection de documents issus d’une trentaine de bibliothèques de différents pays du monde (Chine, France, Russie et Irak, notamment). La BNM offre des fonctions de recherche et de navigation en sept langues (anglais, arabe, chinois, espagnol, français, portugais et russe) et propose des contenus à télécharger dans plus de 40 langues. Les documents sont classés par régions du monde mais aussi par périodes, par thèmes ou par type d’éléments (manuscrits, livres, revues, cartes, films, gravures, photos, enregistrements sonores). Selon les initiateurs, ce projet n’entre pas «en compétition» avec les autres projets qui existent déjà, comme la bibliothèque en ligne européenne Europeana, qui vise à rassembler le maximum de documents du patrimoine européen, ou Google Book Search, qui se concentre sur les livres.
AFP / 24