Ça ne s’invente pas. C’est arrivé à 11?h, le 11e?jour du 11e?mois de 2005: 11?ministères sont alors déplacés de Rangoun à Naypyidaw. Le chef de la junte, Than Shwe, décrète alors en grande pompe la naissance d’une nouvelle capitale, qu’il a fait construire en secret à environ 320?km au nord de Rangoun. Tels les anciens rois birmans qui déplaçaient leurs palais au gré des conseils de leurs astrologues, le généralissime a choisi de raser une forêt de teck infestée de serpents et d’y construire une ville à son image: démesurée. Pas peu fier, il la nommera Naypyidaw, la «demeure des rois» en birman.
Sortie de terre en quelques mois, sa ville de 30?km² ne ressemble à aucune autre en Birmanie, et encore moins à une capitale. Impossible d’y circuler à pied, il n’y a pas de centre-ville. Les différents quartiers sont reliés par des kilomètres d’imposantes routes bétonnées de 4 à 6 voies, où ne circulent que de rares berlines d’hommes d’affaires ou des voitures à cheval.
Une ville «en plastique»
Naypyidaw est la seule ville birmane où l’électricité fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, alors que le reste du pays souffre de coupures quotidiennes. La seule, aussi, où l’on ne croise aucun moine, pourtant omniprésents partout ailleurs dans cette nation profondément bouddhiste.
Les touristes, comme le petit peuple, n’y ont pas non plus leur place. Partout, les patrouilles de soldats découragent les intrus. Pour l’image, la junte a poussé quelques grands groupes birmans à implanter ici des hôtels de luxe, alors que le marché y est quasi nul.
Pas de bibliothèque ni d’attraction touristique à Naypyidaw, mais déjà quatre terrains de golf, le sport favori du général Than Shwe. Cette cité «en plastique» est l’image, pour lui, de la ville idéale: propre, quadrillée, chacun bien confiné dans son espace réservé.
Puisqu’il en avait décidé ainsi, des milliers de fonctionnaires ont dû déménager du jour au lendemain dans cette capitale vide ou presque, sans réseau GSM ni transport en commun. May Thet, employée du Ministère de l’économie pour 20?dollars par mois, s’est résignée à vivre dans l’un de ces minuscules appartements aux couleurs pastel, construits à la va-vite en enfilade. «On nous a alléchés en nous disant qu’on ne paierait pas de loyer ici. Mais depuis un an, les lourdes factures d’électricité sont à notre charge», se lamente-t-elle.
Bien à l’écart, le général Than Shwe vit, lui, retranché dans une enceinte très sécurisée, comme tous les autres haut-gradés de l’armée. Officiellement, la nouvelle capitale a vu le jour parce que l’appareil d’Etat se sentait trop à l’étroit à Rangoun. Mais Naypyidaw, loin de tout et entourée de collines, offre surtout une meilleure protection en cas d’attaque étrangère. La cité serait entourée de missiles sol-air.
Coupé du petit peuple
Ce n’était pas suffisant, cependant, pour le chef de la junte, réputé pour sa paranoïa maladive. On a donc rajouté un labyrinthe de souterrains et des bunkers autour de sa résidence. Bien à l’abri dans son palais de plus de 100 pièces d’où il ne sort que très rarement, le généralissime semble vouloir se protéger autant des dangers extérieurs que de son peuple, l’un des plus pauvres d’Asie. Ce dernier paie déjà la lourde facture de ses excentricités: depuis le début de la construction de Naypyidaw, les taxes ont presque doublé.