Anne Frank a 6?ans en cette belle journée de l’été 1935 et son cousin Buddy Elias, 10?ans, est résigné: «Quand elle a quelque chose dans la tête, on ne le lui enlève pas.» Il doit se déguiser en empruntant robe et chapeau dans l’armoire de la grand-mère Alice: c’est un gage. Il rit en se regardant dans le miroir, mais n’ose pas aller se montrer dans le salon de la villa de Sils Maria, près de Saint-Moritz, où Anne est venue passer ses vacances avec son père, Otto, chez la tante française, Olga Spitzer.
Septante-quatre ans plus tard, à l’évocation de ces jeux d’enfants, les sourires éclairent les visages des auditeurs entassés dans la salle du Centre Anne Frank, à Berlin. Buddy Elias, Suisse, comédien, lit le prologue de Salutations et bises à tout le monde, l’histoire des Frank. A ses côtés, sa femme, Gerti, qui, «en rangeant le grenier de la maison familiale de la Herbstgasse, à Bâle», a découvert, en 2002, «des milliers de lettres et de photos dans des armoires et des malles. En les lisant, j’étais saisie, à en hurler parfois.» A travers les pages et les photos, Anne reprend sa place parmi les siens. Vieille famille juive allemande connue et respectée à Francfort, les Frank avaient fui le pays natal en 1933. «Le déclic, confiera Otto à Buddy, ce fut une horde de SS défilant devant la banque familiale en chantant: «Quand le soldat part à l’assaut/oh c’est la bonne humeur/quand le sang juif jaillit du couteau/oh c’est encore meilleur.» Ils se réfugient à Amsterdam.
A Bâle, où les Elias se sont installés dès 1925, Leni, la sœur d’Otto, la mère de Buddy, recevra en août 1942 leur dernier message, une carte d’anniversaire, avec des mois d’avance. Un signe. Depuis juillet, Otto, sa femme, Edith, Anne et sa sœur, Margot, sont cachés sous les toits dans Amsterdam occupé. Ils ne donneront plus signe de vie.
Au fil des ans, les rumeurs de la déportation des juifs des Pays-Bas, les bruits selon lesquels certains ont pu se cacher, parviennent jusqu’à Bâle où l’on espère toujours. En 1945, quand on parle de millions de morts dans les camps, Leni cache ces chiffres à Alice, sa mère, qui attend le retour de son fils, comme à la fin de la guerre de 14-18, lorsque Otto était lieutenant dans l’armée impériale.
Revivre malgré tout
Un télégramme de Marseille arrive enfin à Bâle, en mai. Evacué d’Odessa, Otto est vivant. La joie sera de courte durée, la lettre qui suit raconte la déportation, la mort d’Edith. Otto est sans nouvelles de ses filles depuis leur séparation sur le quai d’Auschwitz. Rapatrié à Amsterdam, il cherche leurs traces pendant des semaines, avant de trouver leurs noms sur la liste des morts de Bergen-Belsen. Brisé, il retrouvera les siens en décembre, à Bâle. Il faut revivre, «redresser la tête» comme dit Buddy, dont la joie de retrouver l’oncle se mêle au chagrin pour les disparus, à la «honte d’avoir vécu en mangeant à sa faim», tandis qu’eux vivaient le martyre.
Il «découvrira» sa cousine Anne en lisant son Journal . «Ce message de tolérance, d’humanisme», qu’Otto s’acharnera à faire vivre par sa publication, et la constitution de la Fondation Anne Franck. Pour aider les jeunes à se connaître, à travers le monde. «Parce qu’il n’y a qu’une race, la race humaine, un point c’est tout», assénait encore Buddy Elias, en ce mois de décembre, à Berlin.
Grüße und Küsse an alle, die Geschichte der Familie von Anne Franck. Mirjam Pressler et Gerti Elias. S.Fischer Verlag, Francfort
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