1979-2009

«L’Iran n’est pas que le pays des mollahs»

Par OLIVIER BOT le 10.02.2009 à 00:01

Le 11 février 1979, l’ayatollah Khomeyni se déclare guide suprême de l’Iran, porté par une révolution qui a renversé le régime du shah. Etat des lieux, trente ans plus tard.

En neuf commentaires sur des idées reçues, Mohammad-Reza Djalili (photo DR), professeur à l’IHEID de Genève, analyse la situation iranienne trente ans après la chute du shah.

LE PAYS DES MOLLAHS «Même si leur nombre est passé de 200?000 à 300?000, cela ne fait pas 72 millions d’Iraniens. Il y a trente ans, l’ayatollah Khomeyni a mis en place une théocratie, unique au monde, Etat du Vatican excepté. Le régime des religieux a tenu. Mais dans une étude comparée récente sur l’Egypte, la Jordanie et l’Iran, ce sont les Iraniens qui, aujourd’hui, se définissent le moins par la religion et le plus par le nationalisme.»

RELIGIEUX AU POUVOIR «Ils occupent en effet toute la scène politique. Tout gravite autour des mollahs ou d’institutions comme les gardiens de la révolution. L’espace politique est monopolisé par le régime. Tout groupe, même proche, ne peut participer que d’une manière: par le vote. Dans le sérail islamique, il y a des tendances, des intérêts divergents qui s’expriment mais ils doivent la loyauté au régime. Toute opposition a été liquidée, y compris physiquement.»

SOCIÉTÉ FERMÉE «Cette image que donne le régime est fausse. L’Iran est un pays carrefour, sa société s’extériorise et est ouverte à l’Occident depuis 150 ans. Les premiers étudiants iraniens en Suisse, c’était au XIXe siècle, à l’exemple du Dr Mossadegh, qui fit ses études à Neuchâtel et fut premier ministre à Téhéran. La survie économique de l’Iran dépend du pétrole exporté vers l’Europe et depuis peu vers des pays émergents. Avec la révolution de 1979, le nombre d’Iraniens exilés est passé de 150?000 à 4 millions! En Iran, la société civile est très au fait des débats intellectuels, de l’économie, de la mode, des médias étrangers, malgré les verrous du régime. Le sport national est d’ailleurs de les faire sauter.»

LA CENSURE EST TOTALE «La censure qui s’était un peu desserrée sous Khatami (1997-2005) a repris de plus belle sous Ahmadinejad. Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette censure est débordée par la curiosité des Iraniens. Les paraboles sont interdites mais la moitié des gens en possèdent une. Le persan est une des langues les plus utilisée sur le net.»

LES FEMMES SONT SOUMISES «Le régime ne fait que peu de place aux femmes et les traitent de manière inégalitaire mais elles résistent. Malgré les interdits dans certains métiers, le code vestimentaire imposé, leur inégalité devant la justice, face à leur mari ou dans l’héritage – autant de règles issues de la charia – elles font preuve de courage et s’investissent dans la défense des droits de l’homme et du droit des femmes.»

L’ANTIAMÉRICANISME «Les diatribes contre l’Amérique sont un élément essentiel de l’idéologie du régime. Mais les Iraniens sont fascinés par les Etats-Unis, pays qui compte la plus grande communauté iranienne immigrée. Dans un sondage, 70% des Iraniens interrogés se prononcent pour une normalisation des relations avec Washington. Ce discours de Téhéran est destiné à l’extérieur, et notamment aux pays arabes.»

L’ANTISÉMITISME «L’antisémitisme est rare dans la société iranienne. Le régime est antisioniste et le président Ahmadinejad est un militant négationniste des plus radicaux. Mais 30?000 Juifs vivent aujourd’hui en Iran. Ils constituent la plus grande communauté juive du Moyen-Orient. Il y en a 100?000 qui ont quitté l’Iran depuis la révolution.»

DES COMMERÇANTS NÉS «Il y a toujours eu une classe marchande en Iran. Les bazars sont un des piliers de l’économie et de la contestation politique. Mais aujourd’hui, le business iranien s’est délocalisé. Il est à Dubaï, riche de 6000 sociétés iraniennes et de 400?000 Iraniens. Sur le terrain économique, le régime est en échec: l’inflation était de 30% l’an dernier et le chômage aussi. Malgré la rente pétrolière, la république islamique n’a pas su et pas voulu construire une économie émergente. Le pays dispose pourtant des ressources naturelles et des talents pour cela.»

DES JEUNES CONTESTATAIRES «Les jeunes sont un des problèmes du régime. Le manque de travail, de loisirs a fait croître les insatisfactions. La majorité des Iraniens ont moins de 30 ans. Ils sont peu politisés. La consommation de drogue est une des plus élevées du monde. Cependant, une contre-culture et une vie souterraine se sont organisées. L’université reste un lieu de contestation. Des grèves et des manifs ont lieu tous les ans.»



Le fils du shah, adepte de la voie Mandela

Le fils du dernier shah d’Iran et de la shahbanou Farah Diba, le prince héritier Reza Pahlavi (photo EPA), ne manque ni de prestance ni d’agilité rhétorique, tant en anglais qu’en français. Diplômé de l’Air Force Academy, il vit en exil dans le Maryland. Hier à Paris, il présentait son livre Iran, l’heure du choix (Editions Denoël) lors d’une conférence devant la presse étrangère.

Veut-il remonter sur le Trône du paon dont son père fut chassé il y a trois décennies?
«Ce sera au peuple iranien d’en décider. Mon seul but pour l’instant est de fédérer les oppositions au régime des ayatollahs, les républicains et les monarchistes, la droite et la gauche. J’espère que les Iraniens, lorsqu’ils pourront voter démocratiquement, choisiront la monarchie constitutionnelle, parlementaire et laïque. Mais s’ils veulent une république tout aussi constitutionnelle, parlementaire et laïque, j’accepterai ce choix sans sourciller.»
Pour l'instant, les mollahs tiennent le pouvoir. Alors comment Reza Pahlavi et les démocrates iraniens espèrent-ils renverser ce régime? «La voie suivie par l’Afrique du Sud et Mandela pour éradiquer l’apartheid, nous semble la meilleure. Elle consiste en une synergie entre les pressions internationales à l’extérieur et les actes de désobéissance civile à l’intérieur. Nous ne préconisons pas la guérilla qui ferait couler le sang sans que l’on parvienne à la démocratie.» Sur ce dernier point, il existe une divergence fondamentale entre cette mouvance démocrate et les moudjahidin du peuple qui préconisent la lutte armée.

Quelles formes cette désobéissance civile prendrait-elle? Réponse du prince héritier: «Récemment, une grève des bus a paralysé Téhéran pendant vingt-quatre heures. Si un tel mouvement s’étendait à d’autres secteurs et régions, le régime serait à son tour paralysé. Ses moyens répressifs sont importants mais ils ne sauraient suffire. Après tout, ce qui a permis à la révolution des mollahs de gagner peut aussi signifier sa perte! De plus, les jeunes générations sont aujourd’hui mûres pour la démocratie et la laïcité.»

Téhéran vient de lancer un satellite et poursuit ses recherches dans le nucléaire militaire. Quelle devrait être la position des démocraties? «Entre laisser faire les mollahs et se confronter militairement à eux, je préconise une troisième voie aux pays démocratiques: qu’ils appuient les mouvements d’opposition à l'intérieur de l’Iran, notamment, en usant de sanctions économiques ciblées qui atteignent le régime, sans faire souffrir le peuple. Les mollahs foncent vers l’option nucléaire. Il faut aller vite pour les en empêcher tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, sans pour autant recourir à la guerre». JEAN-NOËL CUÉNOD/PARIS

 

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