Lui s’est mis à table. Mais c’est aujourd’hui UBS qui déguste. Bradley Birkenfeld, un ancien conseiller de la grande banque suisse, peut apparaître comme le diable aux yeux de celle-ci.
Pour la justice et le fisc américains, il est en revanche celui qui a armé leur bras, et permis une charge sans pitié contre les activités illégales d’UBS sur le territoire des Etats-Unis entre 2000 et 2007.
Les aveux du Suisse et les documents qu’il a fournis sont au cœur du rapport Reeves de l’Internal Revenue Services (IRS). Les 305 pages de ce dossier éclairent l’organisation qu’UBS avait mise en place pour contourner la loi américaine. Et qui explique la volonté des Etats-Unis de faire plier la grande banque. Décryptage.
PROTÉGER LES CLIENTS
Selon un accord passé entre la Suisse et les Etats-Unis en 2001, tout Américain possédant des actifs (actions ou cash) dans une banque suisse se doit de déclarer les gains en intérêts et dividendes qui en découlent. Malgré cela, des milliers de citoyens américains ont préféré contourner cette obligation. Maintenir le plus absolu secret sur leurs avoirs en Suisse faisait bien sûr partie des préoccupations d’UBS.
Concernant les ordres du client à son conseiller, s’ils étaient effectués par courriels, ils devaient être rédigés en code. A chaque monnaie correspondait une couleur. A chaque somme un symbole ou un nom.
Mais surtout, pour garantir au maximum leur anonymat, UBS créait pour certains de ses clients des sociétés écrans qui leur permettaient de ne pas apparaître comme les titulaires légaux des comptes. Selon le rapport Reeves, pas moins de 900 sociétés de ce genre furent créées pendant la seule année 2004.
PROTÉGER LES BANQUIERS
UBS Suisse (Wealth Management) n’avait pas de licence pour opérer sur le sol américain. Seule sa filiale américaine et quelques autres possédaient ce droit. Cependant, c’était bien UBS Suisse qui s’occupait de ces titulaires de comptes secrets.
Pour rencontrer ces particuliers et faire le point sur leurs affaires, de même que pour trouver de nouveaux clients, UBS dépêchait plusieurs dizaines de conseillers chaque année aux Etats-Unis. Sans déployer des trésors de discrétion, cet aréopage de banquiers aurait vite fait d’attirer la curiosité des autorités américaines. Pour éviter une telle catastrophe, les conseillers déclaraient la plupart du temps qu’ils voyageaient pour le plaisir et non pour les affaires.
En outre, ils avaient l’interdiction d’imprimer un quelconque document sur le sol américain. Ils devaient également changer le plus souvent possible d’hôtels à chacun de leur voyage. Finalement, UBS avait mis en place une hotline vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour ses conseillers. Le rapport Reeves révèle que, en 2004, UBS a envoyé 32 conseillers aux Etats-Unis qui y sont restés en moyenne un mois. Ils auraient ainsi pu prendre contact avec un total de 3800 clients américains.
RECRUTER ET CONSEILLER
Ce n’est plus un secret pour personne. Durant les années 2000, UBS nourrissait de grandes ambitions aux Etats-Unis. Non seulement au travers de sa banque privée, mais également de sa banque d’affaires, à laquelle on doit notamment la terrible déconfiture d’UBS sur le marché des subprime.
Parallèlement à cela, et malgré l’accord passé en 2001 avec les autorités américaines, UBS n’a pas voulu renoncer aux profits que promettait la gestion de comptes secrets pour de riches Américains.
Selon le rapport Reeves, ce ne sont pas moins de 52?000 comptes secrets qu’UBS a gérés entre 2000 et 2007.
Pour satisfaire ses clients et en convaincre de nouveaux, la grande banque leur dispensait plusieurs conseils. Ils ne devaient placer aucune action américaine sur leurs comptes secrets. La meilleure solution pour eux consistait encore à déposer des sommes d’argent liquide dans des coffres. S’ils voulaient en retirer une partie «au grand jour», il leur était recommandé de la faire passer pour un prêt octroyé par la banque.
UBS leur mettait également à disposition une carte de crédit avec laquelle ils pouvaient procéder à des achats sans éveiller l’attention des autorités américaines. Et quitte à acquérir des biens lors de leurs voyages à l’étranger, ils se voyaient conseillés d’acheter des bijoux, des objets d’art ou encore des produits de luxe en piochant dans leur compte suisse.
L’art avait par ailleurs une autre fonction. Il servait parfois au recrutement. Selon le rapport, UBS sponsorisait de grands événements sportifs ou culturels aux Etats-Unis, comme l’Art Basel de Miami Beach. Le gratin s’y retrouvait et, au milieu des ronds de jambe et des coupes de champagne, les conseillers pouvaient aisément discuter avec leurs clients, et surtout en convaincre de nouveaux.
La marque des 10?francs est aujourd’hui atteinte. Un plancher hautement symbolique pour l’action UBS, qui aura perdu 75% de sa valeur depuis l’automne dernier. Un seuil psychologique également, fixant clairement la valeur intrinsèque à laquelle le marché évalue désormais UBS, même délestée de ses actifs toxiques repris par les pouvoirs publics: 30 milliards de francs! Jusqu’où la glissade peut-elle aller ? Personne ne se risque plus à un quelconque pronostic. «Le sentiment des marchés envers la grande banque suisse est clairement au plus bas, affirme ainsi ce courtier genevois. Les attaques sur le secret bancaire ainsi que les réactions très négatives des partis politiques à l’encontre des agissements d’UBS exercent sur elle des pressions incroyables.»
La plus grande crainte du moment ? Que l’exode des fonds déposés reprenne de plus belle, face aux exigences du fisc américain qui réclame aujourd’hui la révélation de 52?000 noms de clients supplémentaires. «C’est clair, ajoute Rainer Skierka, analyste à la Banque Sarasin, l’action UBS – comme celle des autres banques suisses, d’ailleurs – connaîtra encore une très forte volatilité, tant que l’incertitude concernant le secret bancaire en Suisse ne sera pas levée.»
Hier, le président de Swatch Group, Nicolas Hayek, a osé briser le tabou, faisant encore davantage plonger l’action. Dans une interview à L’Agefi, il reconnaît ainsi avoir retiré une partie de ses fonds d’UBS et du Credit Suisse, car «si ces banques étaient parties en faillite, nous aurions perdu plusieurs milliards en cash. Comment aurions-nous fait pour payer nos factures et nos salaires ?» Pire: la méfiance s’est désormais installée dans les deux «camps». Ainsi, si les Etats-Unis ont fait d’UBS leur cheval de Troie contre le secret bancaire suisse, les banques établies en Suisse se détournent à leur tour des clients américains.
Comme le déclare Andy Sundberg, de l’American Citizens Abroad Assocation, au site d’information en anglais Swisster, «les Américains vivant en Suisse depuis des années sont désormais confrontés à une situation surréaliste. Nombre d’entre eux se sont entendu dire que leurs comptes en Suisse allaient être fermés. Mais même des banques américaines ne veulent plus d’eux.» Pictet, Lombard Odier ou la quatrième banque de Suisse, la Banque Cantonale de Zurich, refusent de traiter avec les clients exclus d’UBS. «Trop d’ennuis, trop risqué», disent-elles en substance, face à une inquisition de longue date du fisc américain. «Car, ajoute, Andy Sundberg, les Américains résidant aux Etats-Unis ont une image totalement négative de leurs concitoyens possédant un compte à l’étranger. L’image d’une personne qui a forcément quelque chose à cacher.»
ÉLISABETH ECKERT
Éditorial d'Élisabeth Eckert
Cheffe de la rubrique économique
Il est temps de préparer une UBS rétrécie
C’est un peu comme si l’on assistait à la recherche désespérée d’une boîte noire, celle qui, une fois décryptée, nous expliquerait les raisons d’une dramatique perte d’altitude. A peine le client lambda est-il enfin parvenu à se familiariser avec des concepts aussi obscurs que subprime et credit swap defaults, résumant pour lui l’image du gigantesque fonds spéculatif (hegde fund) qu’était devenu UBS outre-Atlantique, qu’il doit aujourd’hui apprendre comment on bâtit des sociétés écrans dans les pires paradis fiscaux de la planète.
Montages, spéculations, affairisme, voire escroquerie aux Etats-Unis: autant d’éléments dont le client lambda, toujours lui, apprend qu’ils pourraient lui coûter sa banque et ses économies. Hans-Rudolf Merz n’a-t-il pas parlé d’une somme de 300 milliards de francs que le contribuable devrait débourser si UBS faisait faillite et laissait tomber ses 70?000 PME ?
Or, la banque et les autorités politiques ont beau nous rebattre les oreilles avec les pertes d’emplois (26?400 chez UBS en Suisse), voire l’ensemble de son tissu économique, le client lambda n’y croit plus.
Pourquoi rester aux Etats-Unis, se demande-t-il ? Que nous importe cette banque d’affaires qui a joué au casino ? La question, même simpliste, est effectivement excellente.
Tous les experts bancaires sont aujourd’hui unanimes. L’investment banking n’est plus qu’un boulet pour la grande banque; il faut s’en débarrasser, c’est clair, et se recentrer sur les deux métiers de base que les Suisses maîtrisent: la gestion de fortune et le crédit. Las ! En 2007, UBS a définitivement perdu l’occasion de vendre cette division.
La fermer ? Oui, mais UBS devrait alors amortir les 20 milliards de francs que lui a coûté l’achat de cette division outre-Atlantique. Or, elle n’en a plus les moyens. Une banque redimensionnée constitue aujourd’hui l’idéal, voire la raison. Ce n’est plus la seulement la boîte noire que l’on recherche. Juste la quadrature du cercle.