Mercredi 14 avril 2010, 17?h?48. Des milliers de personnes sont saisies de stupeur dans la Sankt Jakobshalle de Bâle. Les actionnaires d’UBS viennent de refuser la décharge aux ex-dirigeants de la banque pour l’exercice 2007. Complètement désavoué, le président du conseil d’administration de la première banque helvétique, Kaspar Villiger, ne trouve plus ses mots pendant quelques secondes. UBS et la Suisse vivent un moment historique.
Jamais dans l’histoire de l’économie suisse, et rarement dans le reste du monde, les propriétaires d’une entreprise d’une si grande dimension se sont opposés à leur conseil d’administration. Sur les 4728?personnes physiquement présentes dans la cité rhénane, les trois quarts d’entre elles écarquillent les yeux pour être sûres d’avoir bien lu les résultats affichés sur l’écran: la décharge pour 2007 a été refusée par 52,75% des votes valables. Et elle n’a été approuvée que par moins de 46% des suffrages.
Kaspar Villiger acculé
Aujourd’hui, le conseil d’administration se trouve dans une situation extrêmement délicate. Persistera-t-il à refuser d’intenter toute action judiciaire contre les plus hauts responsables à la tête de l’établissement en 2007? L’année où les actionnaires, les clients et l’immense majorité des employés de la première banque helvétique ont commencé à découvrir l’ampleur du drame. Kaspar Villiger s’obstinera-t-il à invoquer des enquêtes internes et externes pour ne pas solliciter la justice?
Si l’ex-président de la Confédération maintient le cap, il s’exposera à une pression terrible. «Les fautes commises dans l’exercice de leurs fonctions par des dirigeants d’UBS sont nettement plus graves que celles constatées dans l’affaire Swiss-air», a déjà prévenu l’ex-directeur de l’Administration fédérale des finances, Peter Siegenthaler. Et Kaspar Villiger se heurtera probablement à une opinion publique et des parlementaires exigeant des comptes. Ils avaient déjà manifesté en nombre leur hostilité pour la décharge.
Le message des actionnaires est en outre d’autant plus fort qu’il vise sans ambiguïté au moins trois personnes: l’ex-président du conseil d’administration, Marcel Ospel, les ex-présidents du directoire, Peter Wuffli et Marcel Rohner. Ils se trouvaient tous aux commandes en 2007. Et les votants ont largement accepté les décharges pour les deux exercices suivants, respectivement, par 77,37% et 85,13% des suffrages.
Dans la soirée, les milliers d’actionnaires conjecturaient sur les chances d’assister à un procès. «Marcel Ospel ne comparaîtra jamais devant un tribunal», affirme Peter Kunz, professeur de droit économique à l’Université de Berne. Au nom de multiples caisses de pension, le directeur de la fondation genevoise Ethos, Dominique Biedermann, attend, au contraire, que les membres du conseil d’administration d’UBS engagent rapidement des poursuites civiles contre leurs prédécesseurs.
Un dossier national
La force de frappe d’Ethos ne manquera d’ailleurs pas d’être prise au sérieux. En mars 2008, Marcel Ospel avait déjà préféré négocier avec Dominique Biedermann et lui concéder quelques efforts de transparence significatifs. Ce sacrifice lui avait permis de se protéger d’éventuelles actions judiciaires. Ethos avait suscité l’effroi du patron d’UBS peu auparavant, en faisant approuver un contrôle spécial par 44,5% des voix représentées, lors de l’assemblée générale extraordinaire des actionnaires du 27 février 2008.
Deux ans plus tard, le dossier UBS a cependant largement dépassé les limites d’un cadre économique, voire juridique. Les représentants de deux partis politiques sont d’ailleurs intervenus lors de l’assemblée générale d’hier: la conseillère nationale socialiste bâloise Susanne Leutenegger Oberholzer et son homologue PDC valaisan, Paul-André Roux. Eveline Widmer-Schlumpf, conseillère fédérale bourgeoise, s’est elle-même empressée de saluer la décision inédite des actionnaires du numéro deux mondial de la gestion de fortune.
La révolte des salariés
Le personnel de la banque, un des plus importants actionnaires (fort de 8% des droits de vote en tout), semble lui-même s’être affranchi d’un tabou. Vu le résultat d’hier, il paraît en effet clair qu’au moins la moitié d’entre eux ont voté contre la décharge pour 2007. Et ces dizaines de milliers de collaborateurs ne se sont pas laissés impressionner en entendant hier le message de leur propre représentante auprès de la direction, Elli Planta: «Ne nous livrons pas à un acte de vengeance en refusant la décharge.
La sanction des actionnaires suscite l’union nationale
Si Marcel Ospel, Peter Kurer, Peter Wuffli et Marcel Rohner avaient voulu, dans un rêve fou, réconcilier Alémaniques et Romands, socialistes et UDC, altermondialistes et néolibéraux, ils ne s’y seraient pas pris autrement. Hier, toutes les réactions résonnaient au diapason.
«C’est une décision historique. Et une bonne surprise, s’est ainsi exclamé Christophe Darbellay, président du Parti démocrate-chrétien. Maintenant, ce sera à la commission de gestion de clarifier les choses de A à Z. Et, si elle n’y parvient pas, il s’agira de mettre sur pied une commis-sion d’enquête parlementaire, une CEP.»
Le conseiller national genevois Christian Luscher (pourtant libéral) se félicite aussi de ce carton rouge: «Le droit a rejoint la morale. Selon moi, une plainte civile aura un effet de psychothérapie nationale.»
Il rejoint totalement les positions du Parti socialiste suisse et de son président, Christian Levrat, qui, la veille de l’AG, a déclaré: «La place des ex-dirigeants d’UBS est en prison. Pas sur un terrain de golf!» L’autre ténor du PSS, Alain Berset, a bien sûr applaudi «ce signal très positif. Cela montre qu’on ne peut pas faire n’importe quoi et en sortir blanchi. Mais que n’a-t-il pas fallu pour qu’une fois les actionnaires d’une entreprise suisse se révoltent! Des actes illégaux menés aux Etats-Unis, trois ans de crise financière et 21 milliards perdus dans les subprimes. Et, enfin, trois sauvetages publics, y compris un accord avec Washington, pour livrer 4500 noms.»
Quant à l’ancien procureur (radical) du Tessin, Paolo Bernasconi, il enjoint le nouveau conseil d’administra-tion à intenter une action en justice: «Kaspar Villiger doit le faire. Les administrateurs ont là une occasion en or pour prouver qu’UBS est désormais une banque qui veut la transparence, qui veut faire toute la lumière et retrouver la confiance de ses clients.»
L’homme de loi reprend à son compte une des interpellations les plus vives qui se sont produites hier lors de l’AG et formulée par une petite actionnaire: «Une action civile serait très positive pour la justice dans ce pays. Elle prouverait que celle-ci n’accepte pas les trois «too big». Too big to fail, trop grande pour tomber. Too big to jail: trop grande pour aller en prison. Et too big to pay: trop puissante pour payer!»
Longtemps, l’échec du procès Swissair – qui a fini par un non-lieu de tous les dirigeants – a traumatisé, découragé les actionnaires à agir. L’AG d’UBS marque une nouvelle ère.
ÉLISABETH ECKERT