FINANCE

«Supprimer le secret bancaire tuerait la place financière»

Par MARC GUÉNIAT le 29.05.2009 à 00:02

Auteur d’une thèse consacrée à la banque privée, David Moraly estime que la suppression du secret bancaire aurait un impact majeur sur l’économie helvétique. Sans réellement profiter à ses détracteurs.

Secret bancaire, crise financière, échanges d’information, paradis fiscaux: la liste est longue des leviers qui secouent l’univers financier depuis le fameux mois de juillet 2007, l’été des subprime. David Moraly, qui travaille au sein de la filiale offshore d’une grande banque internationale, ne pouvait rêver d’un meilleur contexte pour publier sa thèse de doctorat consacrée à la banque privée. Une première en Europe! De l’intérieur en tant que professionnel, de l’extérieur en tant qu’académicien, le Français nous livre ses réflexions sur l’avenir de la place financière suisse.

– Sans craindre l’exagération, vous affirmez que 50% des banques privées sont appelées à disparaître d’ici à dix ans. Expliquez-nous.
– Tout a changé dans ce petit monde. Quand je suis entré dans la profession, il y a quinze ans, le client arrivait avec une valise pleine de cash dans une banque privée qui lui servait de coffre-fort; il se souciait de cacher son argent plutôt que de le faire fructifier. Aujourd’hui, la clientèle est moins captive et plus exigeante. Elle compare les frais et les performances. Conséquence: les marges fondent, et il est de plus en plus difficile d’être rentable. En outre, le potentiel du marché de la gestion privée est surestimé. Les banques privées doivent donc se réinventer, s’associer ou mourir.

– Autre facteur: le contexte international. Dans quelle mesure les pressions sur le secret bancaire affectent leur activité?
– L’impact de sa suppression serait majeur. On assisterait à la mort de l’offshore en Europe. La place financière suisse peut faire valoir des compétences, certes. Mais son avantage concurrentiel s’en trouverait très amoindri. Et n’oublions pas que les formations sont aujourd’hui les mêmes partout. Pourquoi, alors, placer son argent en Suisse? Il n’y aurait plus aucune raison. Pourquoi croyez-vous que les banques suisses ouvrent toutes des succursales à Hongkong ou à Singapour? C’est loin, d’accord, mais si c’est le prix à payer pour avoir la paix. De plus, les technologies de l’information rendent les déplacements moins nécessaires. On peut surveiller son compte et ses transactions par internet.

– Qui seraient les premières victimes?
– Les petites banques privées, car elles ne vivent que d’un seul métier, l’offshore. A contrario, les grandes banques conserveraient des synergies avec leurs banques d’investissement ou l’asset management.

– Ne noircissez-vous pas le tableau? Les clients sont-ils à ce point enclins à fuir?
– Une anecdote: depuis juillet 2005, l’Union européenne a introduit un impôt à la source sur les revenus mobiliers à revenus fixes (ndlr: obligations notamment). Il a d’abord été de 15%, puis augmente graduellement pour atteindre 35% en 2011 et ne concerne que la taxation des intérêts perçus. Cet impôt ne s’applique qu’aux personnes physiques. Du coup, ils se «transforment» tous en personnes morales, en fondant une société dont ils sont les bénéficiaires. Cela pour dire que la clientèle fortunée suit de près ses intérêts; elle est réactive et bien conseillée.

– Dans une étude citée dans votre thèse, il apparaît que, en 2003, la principale crainte des banques était la réglementation excessive. Pensez-vous que la crise ait changé la donne?
– La crise n’est pas tant le fait des banquiers. D’abord, il y a les agences de notation. Leur évaluation, notamment des produits subprime, a été lamentable. Tout était basé sur un système conceptuel dont les fondements sont caducs. Ensuite, il y a les accords de Bâle II, censés évaluer et maîtriser les risques financiers des banques. Là encore, leur incapacité à prévenir quoi que ce soit a été scandaleuse. Cela, malgré les nouvelles normes comptables, les nouvelles normes prudentielles, etc. Toute cette réglementation coûte très cher aux banques pour un résultat nul, dont les contribuables du monde entier paient finalement le prix. Cette crise est le meilleur, mais aussi le plus douloureux, des stress tests.


 

«La France se trompe de bataille»

– Selon vous, céder sur le secret bancaire serait donc une catastrophe pour la Suisse. Mais, en tant que nain sur l’échiquier international, on ne lui laissera probablement pas le choix. Que devrait faire la Confédération?
– Elle aurait tout intérêt à exiger une énorme contrepartie. Il s’agit d’une concession fondamentale, qui prétériterait gravement l’économie helvétique. Prenez par exemple Monaco, qui coopère fiscalement avec la France: aucune banque monégasque ne mise aujourd’hui sur une clientèle française. Tout le secteur financier s’adresse à une clientèle résidente et/ou internationale. Je suis en revanche étonné de constater que la Suisse envisage même cette réflexion.

– Une énorme concession, dites-vous. On pourrait penser la même chose de pays comme la France, qui ont toléré jusqu’à présent une énorme fuite de capitaux au profit de la Suisse, non?
– Je ne suis pas sûr que la France ait réellement intérêt à tuer la place financière suisse. On considère que 100?000 frontaliers travaillent dans la finance en Suisse, à Monaco et au Luxembourg. Ils génèrent environ trois milliards de revenus directs et indirects à l’Etat français. Si ces personnes perdaient leur job, je peine à croire que le rapatriement des capitaux compenserait ces pertes. Sans compter les coûts sociaux induits. Selon moi, la France se trompe de bataille, au détriment de la Confédération.

– Une solution plus subtile et plus facile à mettre en œuvre que la suppression du secret bancaire semble en vogue: l’amnistie accordée aux fraudeurs…
– En effet, les Etats-Unis le font, avec un certain succès. Pionnière, l’Italie a récolté 1,3 milliard de recettes fiscales supplémentaires pour quelque 52 milliards rapatriés. On pensait alors que les banques tessinoises mourraient à petit feu. Il n’en est rien, car les capitaux sont revenus. Et puis, ce principe ne sera pas appliqué partout, pour des raisons politiques. En France, François Fillon a émis l’idée d’une amnistie pénale, mais les fraudeurs n’échapperont pas aux arriérés d’impôts. Si l’on ajoute à cela l’impôt sur la fortune, la mesure reste dissuasive.

M. GT

Sondage

Tarifs CFF: la nouvelle hausse annoncée est-elle acceptable?