Kaspar Villiger, président du conseil d’administration d’UBS. Même sans aucune expérience bancaire. Même si l’ex-conseiller fédéral a d’abord refusé, hésité, avant d’accepter. La première banque suisse semble avoir misé sur l’option d’un seul vrai patron: Oswald Grübel, le président du directoire.
L’Association suisse des banquiers et Economiesuisse se félicitent de ce choix. Ivan Pictet, président de Genève Place Financière, associé senior de la Banque Pictet & Cie, apprécie aussi: «UBS n’a besoin que d’un seul capitaine et c’est Grübel. Je n’aurais pas vu deux banquiers aux dents longues à la tête de l’établissement, avec chacun d’entre eux un bilan personnel positif.»
La paire séduit
«En tant qu’actionnaire», Ivan Pictet exprime également sa satisfaction. «La paire Grübel-Villiger me séduit. Leurs rôles respectifs s’avèrent parfaitement complémentaires.» Analyste financier de la Banque Bordier & Cie, Michel Juvet n’approuve pas moins: «La nomination de l’ex-ministre Kaspar Villiger constitue une bonne décision si la banque veut améliorer son image générale et son réseau de connaissance dans les pays où UBS rencontre des problèmes. A savoir l’Union européenne et les Etats-Unis.»
Rémunérations doublées
Restaurer la crédibilité d’UBS, la confiance de ses clients. Telles sont les vertus le plus souvent prêtées à un Kaspar Villiger à la tête du board . L’ex-magistrat radical vient pourtant de traverser quelques exercices peu glorieux au sein du conseil d’administration de Swiss Re. Aux côtés du vice-président Walter Kielholz, accessoirement président du conseil d’administration du Credit Suisse, et du banquier genevois Bénédict Hentsch.
Dès 2005, le numéro deux mondial de la réassurance s’était mis en tête de concurrencer les banques d’investissements. Du coup, Swiss Re a perdu des milliards de francs sur le marché immobilier américain. Comme UBS! Un choix stratégique malheureux? Une prise de risques excessive? Ce n’est pas le pire. Mais comment être rassuré par la politique de rémunération appliquée par les administrateurs de Swiss Re dont Kaspar Villiger fait toujours partie à ce jour?
En 2007, le réassureur zurichois avait dû procéder à des dépréciations d’actifs à hauteur de 1,2 milliard de francs. Au terme de cet exercice, ses treize administrateurs (président compris) se sont pourtant gratifiés d’un doublement du montant global de leurs rétributions.
Nouvelle surprise
Un an plus tard, Swiss Re a encore davantage surpris. Sa division financière a dû consentir de nouvelles dépréciations d’actifs à hauteur de 6 milliards de francs. Et son directeur, David Blumer, a pu empocher 14,5 millions.
Leçons de la frayeur
Swiss Re s’est approchée très près du gouffre en 2008, avec Kaspar Villiger dans son conseil d’administration, toujours fidèle au poste. Mais les frayeurs sont riches d’enseignements. Le nouveau président du conseil d’administration d’UBS sera donc confirmé par les actionnaires, lors de l’assemblée générale du 15 avril.
Un conseiller fédéral d’une époque révolue
«Le gentil s’en va», titrait un hebdomadaire alémanique en septembre 2003, lorsque Kaspar Villiger annonçait sa démission, après quatorze ans au Conseil fédéral. «L’éthique revient», assurait hier le radical lucernois Otto Ineichen (Photo: KEYSTONE), tout heureux de voir son «ami de quarante?ans» de retour aux affaires.
Paradoxalement, l’homme qui incarnait la fonction ministérielle helvétique dans le sens le plus traditionnel du terme, qui n’avait que faire de la personnification de la politique et des élus, se retrouve propulsé à la tête d’UBS non pas en raison d’une légitimité institutionnelle ou démocratique, mais bien parce qu’il s’appelle Kaspar Villiger. Parce que son nom pourrait contribuer à redonner confiance — au moins l’espace de quelques jours — à la banque, à ses employés, à ses clients, relèvent les observateurs politiques.
Vrai que l’homme, durant sa carrière fédérale, n’a cessé de montrer un profil rassurant. Issu d’une famille protestante, productrice de cigares et de bicyclettes, cet amateur de sports d’endurance, de trompette et de littérature suisse passait déjà en son temps pour un conseiller fédéral «à l’ancienne». Pour toute anomalie, il a exhibé, l’espace de quelques jours et bien malgré lui, un bras plâtré après une chute à… vélo. Pour le reste, il s’est toujours caché derrière sa fonction. Sympathique et bon élève ou grisâtre et sans vision? Question subjective.
D’abord à la tête du Département militaire fédéral (DMF), il réforme l’armée après la chute du rideau de fer, sans réussir à la mettre véritablement au goût du jour. Chef du Département des finances à partir de 1995, il met l’accent sur le frein à l’endettement et la rigueur budgétaire, sans parvenir à consolider les comptes de l’Etat dans la durée. Impossible, enfin, de ne pas mentionner le grounding de Swissair, dont on lui attribue une part de responsabilité.
Toutefois, Kaspar Villiger a le sens des valeurs, et pas uniquement sur le plan comptable. En pleine crise des fonds en déshérence, il profite de son statut présidentiel pour présenter les excuses de la Suisse pour ses «manquements» pendant la Seconde Guerre mondiale.
Quant à ses convictions, elles sont défendues à la fois avec doigté et acharnement. Le secret bancaire — déjà — est attaqué à Bruxelles? Villiger répond qu’il n’est «pas négociable» et élabore en contrepartie ce qui deviendra l’accord sur la fiscalité de l’épargne.
Récoltant les éloges reconnaissants de la place financière suisse.
A 68?ans, Kaspar Villiger peut-il sortir de la retraite avec succès? Un autre de ses vieux amis ne se fait pas d’illusions. «Il pourrait apporter quelque chose au niveau politique. Mais sur le plan bancaire… Je pense qu’il doit tout simplement se dire qu’il est en mission divine. Une mission impossible à réussir, mais impossible à refuser.»
Ron Hochuli
Carl Levin est sur tous les fronts. Le sénateur démocrate du Michigan, qui a présidé hier à Washington l’audience sur UBS, a relancé cette semaine son projet de loi pour lutter contre l’évasion fiscale et le secret bancaire. Ce texte cosponsorisé l’année dernière par Barack Obama, à l’époque où celui-ci était encore sénateur, dresse la liste noire des paradis fiscaux et y inclut la Suisse. Il demande aux banques d’annoncer au fisc américain tous les détenteurs américains de comptes offshore et propose de taxer lourdement les fraudeurs et les institutions financières qui les aident à contourner le fisc.
«Un signal fort»
Ce projet de loi a reçu mardi l’appui de Timothy Geithner, le secrétaire au Trésor, lors d’une audience au Congrès. «Le soutien du président Obama à la loi sur l’évasion fiscale, (…) est une très bonne nouvelle et augmente nos chances de passer cette année la loi sur les taxes offshore», s’est réjouit Carl Levin dans un communiqué. «Cela envoie aussi un signal fort aux paradis fiscaux. Ce gouvernement ne tolérera pas ce genre d’abus fiscaux qui ont fait perdre 100 milliards de dollars par an au Département du Trésor.»
A la recherche de nouveaux revenus pour tenter de réduire le déficit budgétaire, le Congrès américain semble bien décidé à faire voter ce texte rapidement. L’élu texan Lloyd Doggett a réintroduit cette semaine à la Chambre des représentants un projet de loi similaire à celui de Carl Levin au Sénat. Une démarche qui permettra d’accélérer la manœuvre, car pour être promulguée, une loi doit, dans un premier temps, être votée par les deux Chambres. Ces dernières doivent ensuite s’entendre sur la vision finale du texte qui sera signée par le président.
Parmi les nouvelles dispositions du projet de «loi Levin», l’une d’entre elles propose d’autoriser le fisc à considérer les sociétés étrangères cotées en Bourse ou réalisant un chiffre d’affaires annuel d’au moins 50 millions de dollars, comme des entités américaines si leur direction est basée aux Etats-Unis.
Cette démarche parlementaire a encore accru la pression sur UBS et la Suisse, au moment où Mark Branson, CFO d’UBS Global Wealth Management, comparaissait hier devant un comité du Sénat pour défendre les activités américaines de la banque suisse.
Jean-Cosme Delaloye
Hans-Rudolf Merz (Photo: KEYSTONE) a-t-il manœuvré pour placer un radical à la tête d’UBS? Rien ne le laisse penser. Au Département des finances, on salue l’arrivée de Kaspar Villiger, ancien ministre des Finances et ex-président de la Confédération. Surtout, on souligne qu’avec Oswald Grübel ils formeront le «team idéal».
C’est le discours officiel qu’entonnent également les parlementaires radicaux sous la Coupole. Pourtant, tout laisse à penser qu’Hans-Rudolf Merz n’est pas particulièrement ravi de devoir gérer, le cas échéant, les faits et gestes de son prédécesseur.
A mots couverts, autant à droite qu’à gauche, beaucoup doutent que ses réseaux économiques comme ses points d’appuis dans la Berne fédérale soient encore pertinents. Certains radicaux vont même plus loin, qui présagent déjà les dégâts que pourrait occasionner pour le Parti libéral-radical l’échec de cet homme de 68?ans.
«Son nom a joué», glisse l’UDC fribourgeois Jean-François Rime. «C’est au moins un représentant de l’économie réelle», précise le président du PS,
Christian Levrat (Photo: KEYSTONE), tout en se montrant très réservé. Crédibilité, probité et sens du bien commun, reviennent néanmoins comme des leitmotivs. Pour le PDC Dominique de Buman, Kaspar Villiger est le parfait homme de transition qui saura «servir et disparaître, comme il l’avait fait au Conseil fédéral». Pour cette mission difficile, il est vrai que Kaspar Villiger cumule les critères positifs: passerelle idoine entre politique et économie, figure rassurante de l’ex-homme d’Etat et expérience des situations de crise. Il est l’image familière qu’attendaient les patrons de PME et les clients d’UBS en Suisse.
Pourtant, un malaise sourd sous les louanges. Bien plus que l’arrivée de Kaspar Villiger, c’est du départ de Peter Kurer dont le Palais fédéral se félicite. Davantage que l’impulsion d’Hans-Rudolf Merz, ce sont les exigences d’Oswald Grübel, en chef des opérations UBS, qui auraient valu à Villiger ce retour sur la scène nationale. Le très efficace réformateur de banques qu’est Oswald Grübel ne voulait pas d’un autre banquier au sommet de la hiérarchie UBS.
Xavier Alonso
ÉDITORIAL DE XAVIER ALONSO,
CORRESPONDANT À BERNE
Avec Kaspar Villiger, la crise UBS fait du surplace
Kaspar Villiger, président du conseil d’administration d’UBS, et alors? Ancien président de la Confédération, ex-ministre des Finances, le Lucernois porte le bleu de travail d’une certaine économie, celle réelle des gens qui se lèvent tôt et travaillent dur, à mille lieues des profits vertigineux. Comme une incarnation du Swiss made défendue par les milliers d’entreprises et les petits épargnants suisses dont UBS est aussi la banque.
Cette figure de la politique suisse symbolise encore la probité à l'ancienne. Il en a toujours le visage aux yeux de l’opinion publique. Rien que du positif en somme… Cela suffira-t-il à calmer les doutes exprimés par la classe politique? Aux deux extrémités de l’hémicycle, Kaspar Villiger n’est en rien le garant d’un contrôle d’UBS réclamé, sous des modalités différentes, par Christoph Blocher comme par Christian Levrat.
Et quel message délivre la nomination de Kaspar Villiger à la tête d’UBS? Tous les analystes soulignent le manque d’expertise et de compétences bancaires de son conseil administration. De celles qui permettent de contrôler les agissements de sa direction opérationnelle. En son temps, la double casquette de Marcel Ospel avait facilité les errements de la grande banque.
L’opération communication est réussie: l’ex-président de la Confédération a tout pour rassurer à court terme. Mais peu croient qu’il sera un contradicteur pertinent à Oswald Grübel, le tout nouveau directeur. Fût-il un génial réformateur bancaire, ce dernier est donc seul maître à bord. La classe politique ne permettra pas de laisser le destin de la grande banque suisse aux mains d’un seul homme.
Avec la nomination de Kaspar Villiger, la résolution de la crise UBS n’a pas avancé d’un iota.
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