TÉMOIGNAGES

La grande peur dans la place financière

Par Élisabeth Eckert, Anne Gaudard et Pierre-Yves Frei le 25.02.2009 à 00:01

La protection de la sphère privée reste la première raison du dépôt d’argent privé en Suisse. A Genève, on tremble à l’idée d’une fin du secret bancaire.

Elle est là, assise dans un des nombreux bars-lounges du Quartier des Banques, à Genève. Chantal* est une gestionnaire de fortune privée aguerrie, spécialisée dans la clientèle du sud de l’Europe: «C’est simple! Si le secret bancaire devait être levé, voire sérieusement égratigné, c’est 90% de mes clients que je perds.» Depuis que «l’affaire UBS» a éclaté, avec la livraison de 300 noms au fisc américain et la bataille juridique qui s’engage pour la révélation, par la grande banque, de 52?000 autres noms, l’ambiance est à la hauteur du cataclysme. Totalement dépressive! Autant l’omerta officielle est grande, autant les langues se délient dans la confidence et le besoin de réconfort, le soir venu.

Greg*, l’un de ses collègues travaillant pour une banque étrangère et spécialisé dans la clientèle russe, renchérit: «Depuis une semaine, je passe mon temps à rassurer mes clients. La plupart d’entre eux menacent, aujourd’hui, de retirer leurs fonds et de partir vers d’autres cieux plus cléments. Vous croyez vraiment que Singapour ou les Emirats arabes unis vont se gêner pour accepter et protéger cet argent?»

Ce qui, pour l’heure, ne transpirait que dans les discussions intimes, a été stigmatisé, hier, par une interview choc d’Ivan Pictet, associé senior chez Pictet & Cie et président de la Fondation Genève Financière, dans Le Temps: «Sans secret bancaire, la place financière suisse pourrait rétrécir de moitié. Le secteur financier, au lieu de représenter 12% du PIB, n’en représenterait plus que 6 à 7%.» Et pour Genève? Là, Ivan Pictet est encore nettement plus alarmiste: «Le préjudice serait énorme. La centaine de banques étrangères que compte Genève n’aurait tout simplement plus de raison de rester, elles qui sont ici pour offrir le secret bancaire suisse. S’il disparaît, le client n’a plus de raison de se déplacer de 500?kilomètres pour voir son gérant.»

Steve Bernard, directeur de la Fondation Genève Place Financière, détaille un scénario: «Si l’on réduisait l’activité bancaire à Genève au seul besoin des locaux – crédit hypothécaire, crédit aux entreprises, banque de détail –, on passerait de 20?000 emplois à 4000. Et même en ajoutant la gestion institutionnelle et les activités de négoce, on n’arriverait sûrement pas à 10?000 emplois. C’est dire l’importance de la gestion privée au sens large.»

Face au scénario de l’abandon du secret bancaire auquel il ne croit pas par ailleurs, Michel Dérobert, secrétaire général de l’Association des banquiers privés suisses, ne se montre guère plus optimiste: «Nombre de banques, notamment étrangères, abandonneraient la Suisse. Mais, surtout, il faut tenir compte de l’autre dossier qui intéresse l’Union européenne: la fiscalité des entreprises. Si nous devions aussi réformer cela, holdings et multinationales quitteraient Genève, qui deviendrait alors une ville sinistrée.»

* Noms et prénoms connus de la rédaction



Une énorme perte fiscale

Chantal, Greg et les autres employés dans les banques privées ou étrangères de la place ne pèchent donc pas par pessimisme. Selon leurs estimations, pas moins de 200 à 250 milliards de francs pourraient quitter Genève, le montant des fonds transfrontaliers privés, gérés dans la Cité de Calvin, approchant les 400 milliards de francs.

L’entier de ces fortunes n’est, évidemment, pas au noir. Mais connaître le poids de l’évasion fiscale est impossible, un gestionnaire n’ayant pas à conduire d’enquête fiscale sur son client. Selon certains, il pourrait s’agir «d’un quart», voire «d’une moitié» des fonds, représentant, grosso modo, des commissions de 1,5 à 2 milliards de francs. Nul doute que l’emploi direct ou indirect serait frappé de plein fouet. D’ailleurs, les banques genevoises ont déjà commencé à réduire leurs effectifs.

Depuis trois mois, Ivan Pictet alerte aussi les pouvoirs publics sur une forte baisse des recettes fiscales en provenance des banques, en 2009 et 2010, de 500 millions de francs, du seul fait de la crise financière. «Si on y ajoute les atteintes au secret bancaire, affirme encore l’avocat Charles Poncet, ce serait la catastrophe, vu la dépendance de l’arc lémanique au secteur bancaire et parabancaire, soit 34?000 emplois.»

Roland Humbert, président de l’Association vaudoise des banques, confirme ces craintes: «Impact il y aura sur la place financière vaudoise, même s’il sera moindre que l’ordre de grandeur cité par Ivan Pictet, s’il devait y avoir une suppression abrupte de la notion de sphère privée. La gestion de fortune offshore a aussi sa place historique dans le canton de Vaud.»

E. E. / A. G. / P.-Y. F.

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