VOITURES

En Suisse, le marché automobile maintient le cap malgré tout

Par ANNE GAUDARD le 18.11.2008 à 00:02

Alors qu’en Europe les ventes ont reculé de 14%, les nouvelles immatriculations en Suisse se sont stabilisées à +0,1% en octobre. Mais certains garagistes en manque de liquidités commencent à déstocker.

Un rabais substantiel de 12?000 francs sur une Renault Espace? L’offre de ce garagiste romand n’est pas un mirage ni un cadeau de Noël. «Nous réduisons de 25% notre production dans le monde, affirmait, hier dans Le Parisien, Patrick Pélata, directeur général du groupe Renault. Nous avons deux objectifs: limiter nos stocks et ceux de nos concessionnaires, car ils sont financièrement fragilisés. Les stocks, c’est de l’argent immobilisé.» Surtout quand la crise freine les consommateurs. «Nous avons tout de suite adhéré à la démarche, commente André Hefti, responsable de la communication de Renault Suisse. Le déstockage rendra la situation plus facile l’an prochain.»

But: anticiper un éventuel coup de frein plus brusque. Pour l’instant, le marché suisse ralentit, certes, mais doucement. On est en effet bien loin du marché européen qui, en octobre, a reculé de plus de 14%: sur les routes suisses, les nouvelles immatriculations se sont stabilisées durant ce même mois (+0,1%). Mieux: depuis le début de l’année, elles accélèrent encore (+2,8%), alors qu’en Europe, elles font marche arrière (-6%). Confirmant les coups de klaxon des principaux constructeurs mondiaux, fermetures de lignes de montage et autres problèmes de liquidités.

Autant dire qu’on le soigne, ce marché-là! Confirmation chez Peugeot Suisse. Les arrêts de production «n’auront pas de conséquences sur la capacité de livraison», lâche Peter Schär, directeur de la communication. Surtout que, si la marque au lion a souffert quelques mois avant d’afficher une croissance de plus de 20% en octobre, c’est justement parce qu’elle ne pouvait répondre à temps à la demande. Elle n’est pas la seule: «L’A4 Avant a une grande influence sur nos chiffres, explique Harry Meier, porte-parole d’Audi auprès de l’importateur Amag. Ce modèle vient d’être lancé, nous avions beaucoup de commandes en attente, qui se concrétisent actuellement. C’est une des explications de notre croissance avec, bien sûr, le positionnement de la marque et son image.» Et Audi ne fonce pas que sur les routes suisses. Elle parvient même à faire bonne figure sur l’ensemble du vieux-continent.

Marché de renouvellement
Que la crise ne se soit pas encore dressée comme un obstacle sur les routes helvétiques, qu’elle n’obstrue pas encore le pouvoir d’achat, revient comme un leitmotiv chez les importateurs. Mais ce n’est pas tout. «Le marché suisse n’est désormais plus qu’un marché de renouvellement, ce n’est pas un marché d’équipement, ce qui le rend moins fluctuant, explique Claude Sage, de Honda Suisse, ancien patron du Salon de Genève. Le besoin de remplacement d’un véhicule existera ainsi toujours.»

L’effet retard de la crise n’influence d’ailleurs pas que les particuliers. «Plus de 40% de nos ventes sont destinées aux flottes d’entreprises, qui sont un marché relativement stable en Suisse», ajoute Harry Meier. Et il y a aussi les efforts internes aux marques. «Nous avons simplifié notre programme de ventes pour nos concessionnaires», explique Erwin Thomann, chef de la communication de Ford Suisse, qui fête cette année son 50e anniversaire. Loin des mines sombres de sa maison mère. Certes, des garagistes craignent les nouvelles en provenance de Détroit et rechignent à investir, mais pas les clients, assure-t-il. Surtout que «nous nous concentrons sur les voitures fabriquées en Europe».

Vers les autos économes
Qui dit renouvellement dit désormais aussi changement. Vers des modèles plus économiques. «Petites ou hybrides» chez Honda. «Downsizées» chez Audi, soit des voitures de même performance, mais de motorisation inférieure. Ou des modèles low-cost. Dacia a ainsi vu ses ventes bondir de 300% à 188 unités en octobre. Le message se brouille quelque peu au vu de l’explosion des gros Hummer (+266% à… 11 exemplaires). Si comme d’autres importateurs, Peugeot Suisse a en point de mire ses objectifs annuels, le virage de 2009 lui coupe la visibilité à plus long terme. L’année prochaine sera plus difficile, confirme-t-on chez Audi. Ford – qui a dépassé ses buts cette année à 5,4% de parts de marché – roule à la prudence, tout en se disant qu’avec ses nouveaux modèles adaptés aux conditions du marché, elle pourrait surprendre. Renault Suisse veut au moins assurer sa part (5%) sur un marché total de 280?000 unités et plus ou moins similaire en 2009. A condition qu’une tempête plus violente qu’attendu ne ralentisse davantage le trafic sur nos routes.

 

 


 

Certains garages bradent les voitures en stock

Les revendeurs romands ne sont pas égaux devant la crise. D’aucuns s’étonnent presque d’avoir déjà largement dépassé leurs objectifs de vente pour 2008 tandis que d’autres font sérieusement la grimace.

C’est le cas de Franco Ganda, chef des ventes au Garage Belet, sur les hauts de Lausanne. «L’évolution est très claire: nos gros véhicules restent en stock, les clients veulent surtout des modèles moins chers et plus économiques», explique-t-il. Une situation difficile à supporter pour ces garagistes, qui doivent payer des intérêts bancaires sur les modèles en exposition. «Pour limiter les dégâts, il nous faut parfois les revendre à prix coûtant», avoue ce concessionnaire Suzuki et Mitsubishi. Un avis confirmé par certains clients qui, ailleurs, se seraient vu offrir jusqu’à 10?000 francs de rabais sur une Alfa Romeo, voire 12'000 fr. sur un Renault Espace! Une telle «braderie» n’aura toutefois pas lieu chez tous les vendeurs. «Nous avons évité d’accumuler des stocks car nous sentions un mouvement de fond depuis une année déjà», relève Olivier Martin , directeur de Renault Retail pour le canton de Vaud. Un mouvement qui va dans le sens d’une quête de véhicules «plus rationnels, plus simples, d’où l’incroyable succès de la marque Dacia, poursuit-il. L’étiquette-énergie joue également un rôle très important dans les choix de nos clients». D’autres stratégies commerciales, dont celle de Toyota, qui aligne son rythme de production sur la demande réelle, sont aussi de nature à faire déchanter ceux qui chercheraient la bonne affaire en
se mettant en quête de ces modèles d’exposition à liquider à bas prix.

Mais certains vendeurs, parmi ceux qui rigolent encore dans l’été indien de leur activité commerciale, se disent qu’ils ne perdent rien pour attendre. «Cela s’est bien passé jusqu’ici, mais nous savons que l’avenir n’est pas rose, estime Pascal Perroud, responsable de deux garages BMW et Mini à La Côte. J’ai beaucoup de copains qui souffrent. On a eu la chance de rester à l’écart de ces difficultés jusqu’à présent, mais j’ai déjà pu sentir un ralentissement sur novembre. On fait toujours des affaires, mais il faut aller les chercher…» Chez Amag (Lausanne et Genève), on estime qu’il est trop tôt pour déceler de véritables tendances. «Ce qui paie en période de crise, c’est le sentiment de qualité qu’inspirent les marques, estime le directeur, Pierluigi de Silvestro. A ce titre, Volkswagen jouit toujours d’un fort capital de confiance, tandis que Skoda affiche une croissance faramineuse.»

Une évolution s’affirme toutefois, du moins à Genève: le coup porté au marché des 4x4. «Aujourd’hui, la clientèle aisée qui veut montrer l’exemple se précipite sur les modèles hybrides haut de gamme de chez Lexus», explique Henri Rubi, directeur d’Emil Frey Genève.


 

 

Le débat fait rage en Europe et aux Etats-Unis sur l’aide aux constructeurs

Partout ailleurs, le marché est sinistré. Même en Chine, on se bat à coups de rabais. La demande est en panne: plus de crédit ou peur du lendemain. Et les constructeurs – De Renault à Audi, en passant par Toyota et PSA ou Chrysler et Fiat – de réduire leur production, voire de fermer des usines. Que ce soit dans leur pays d’origine ou dans leurs usines de l’Est.

Un mot pave leur route: aide. En France, on évoque un plan européen avant tout plan national tandis qu’en Allemagne, la chancelière Angela Merkel rencontre Opel (Groupe GM) et décidera avant Noël d’octroyer d’éventuelles garanties au constructeur en difficulté.

La Banque Européenne d’Investissement (BEI) a affirmé, hier, vouloir augmenter ses prêts de 20 à 30%, dont une partie non encore chiffrée ira au secteur automobile.A quelles conditions? Pourdes voitures plus propres?

Mais là où la situation s’avère la plus tendue resteles Etats-Unis. Les Big Three – GM, Ford et Chrysler – attendent désespérément le résultat de l’affrontement entre démocrates et républicains sur leur sauvetage. Alors
que le président élu Barack Obama s’est prononcé en faveur d’une aide supplémentaire, l’actuelle administration a confirmé, hier, que le secteur devait se contenter des 25 milliards déjà promis.

Le nouveau Prix Nobel d’économie, Paul Krugman, défend, lui, à contrecœur une intervention pour cette industrie qui «ne le mérite pas».

Et les Trois Grands de renoncer à toute conférence de presse au Salon de Los Angeles, qui ouvre ses portes demain.

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