La cerise sur le gâteau. Mais une cerise pourrie sur un gâteau avarié. L’affaire Bernard Madoff, du nom de cet homme d’affaires new-yorkais de 70 ans accusé de la plus grosse escroquerie financière de l’Histoire, vient conclure une annus horribilis pour la finance mondiale. L’homme a d’abord été arrêté, avant d’être libéré contre une caution de dix millions de dollars.
Pas moins de 50 milliards de dollars sont passés à la trappe. Et il y a de très fortes chances pour que tous les clients, privés ou institutionnels, qui possédaient des produits Madoff n’aient plus que leurs yeux pour pleurer. Parmi les victimes, les clients de plusieurs établissements helvétiques (voir graphique ci-contre).
Un très mystérieux 17e étage
Le plus étonnant, c’est que personne ne comprend encore comment ce génie, acclamé depuis quarante ans, violemment décrié depuis moins d’une semaine, a pu agir de la sorte sans jamais être inquiété. Le principe est pourtant simple: l’apport des nouveaux investisseurs permettait de payer les intérêts des anciens, et de rembourser les partants. Une version du jeu de l’avion en somme, à la différence près que le principal intéressé était le seul à en connaître les règles, d’autant plus qu’il les avait inventées. Comprendre cette boîte noire, c’est ce à quoi s’attachent désormais les enquêteurs américains. Qui se concentrent sur une société annexe sise au 17e étage du Lipstick Building à New York dont les bureaux étaient soigneusement isolés des 18e et 19e étages qui abritaient les activités officielles de courtage de Madoff. Même les propres fils du financier ont reconnu, depuis l’éclatement du scandale, que leur père les tenait volontairement dans le flou sur ses stratégies de conseil et gardait nombre de dossiers dans un coffre dont lui seul avait la clef.
«Je connais des professionnels qui ont demandé des éclaircissements sur les produits de Madoff. Ils ont reçu des réponses tellement évasives qu’ils ont préféré ne pas les conseiller à leurs clients. Mais de toute évidence, tout le monde n’a pas fait le même calcul.» François Savary, économiste chez Reyl Co à Genève, estime que cette affaire tient tout entière à la confiance qu’inspirait le courtier de New York, une confiance assise sur des rendements réguliers de 10%, et ce depuis près de deux décennies.
Les hedge funds dans la tourmente
Cette affaire arrive au pire moment pour ces fonds d’investissement particuliers que sont les hedge funds. Eux qui vivent des crédits – bien souvent octroyés par les banques – pour financer leurs opérations à fort levier, ils sont littéralement pris à la gorge depuis que la crise des subprime a «asséché» les établissements bancaires. Des faillites retentissantes ont déjà eu lieu. D’autres devraient suivre.
En Suisse, on suit l’affaire de près. Porte-parole à la Commission fédéral des banques (CFB), Alain Bichsel se déclare estomaqué par ce scandale. Il rappelle par ailleurs que le monde des hedge funds est moins réglementé que celui des banques. Pour autant, ajoute-t-il, la CFB n’aurait pas l’intention de renoncer à son projet d’attirer ces fonds spéculatifs en Suisse, notamment grâce à des mesures fiscales.
Mais la liberté de ces hedge funds pourrait bien se voir limitée dans les prochaines années. Ils sont en effet dans le collimateur de plusieurs gouvernements – ceux du G20 notamment – qui voient en eux une source réelle de danger systémique. L’affaire Madoff n’arrange rien. Même si Matthäus Den Otter, directeur du Swiss Fund Association, tient à souligner qu’aucune réglementation, aussi stricte soit-elle, n’a jamais pu prévenir l’escroquerie.?
«Nous étions convaincus d’avoir affaire à des produits sûrs»

Bénédict Hentsch, patron de la banque genevoise privée du même nom, tente de garder les idées claires. Ne serait-ce que pour servir au mieux ses clients qui ont perdu 56 millions de francs suisses dans l’escroquerie montée de toutes pièces par le financier américain, Bernard Madoff. Cette somme représente environ 5% de la masse sous gestion de l’établissement lequel n’est en rien menacé par cette déconvenue. D’autant que cette banque privée vient de rompre l’accord de fusion passé en septembre dernier avec le spécialiste américain des hedge funds, Fairfield Greenwich, très lié aux activités de Madoff et qui perd plus de sept milliards de dollars dans la débâcle.
– Comment avez-vous appris la nouvelle de ce scandale?
– C'était le jeudi 11 décembre, sur CNN, à 22?h?20. Ils annonçaient notamment que notre nouveau partenaire, depuis le mois de septembre, le distributeur de fonds américain Fairfield Greenwich avait perdu plusieurs milliards dans l’escroquerie montée par la star de Wall Street, Bernard Madoff. Ici ce fut immédiatement le branle-bas de combat. Nous avons rapidement pris toutes les mesures pour protéger les intérêts de nos clients et avons été parmi les premiers à communiquer le montant de nos expositions, soit 56 millions de francs. Pour rétablir la confiance, il est essentiel de jouer la transparence.
– On apprenait hier matin que votre association avec Fairfield était rompue. On divorce donc aussi facilement dans la finance?
– La confiance est tout dans le métier de banquier. Il y avait urgence, compte tenu de l’exposition de Fairfield dont la moitié de ses activités reposaient sur les fonds Madoff. Grâce à notre partenaire, nous avons pu réaliser ce deal extraordinaire en moins de 48 heures défendant ainsi les intérêts de nos clients et protégeant ceux de la banque. Fairfield comprend d’autant mieux notre décision qu’ils sont, tout autant que nous et même bien plus encore, victimes dans cette affaire.
– Votre établissement travaille beaucoup avec les hedge funds. Allez-vous changer votre stratégie dorénavant?
– Nous devons bien évidemment reconsidérer tout ce qui doit l’être. Nous nous adapterons en fonction des possibilités et des profils de risque souhaités par nos clients. Il se trouve que, aujourd’hui, les mentalités sont à l’aversion au risque.
– Parlant de risque, n’avez-vous jamais jugé que les produits Madoff devaient comporter un certain danger?
– C’est tout le contraire. Voilà près de vingt ans que cet homme, ancien président du NASDAQ, propose des produits avec un rendement très constant entre 8% et 10% par année. Si tout à coup, il avait annoncé des rendements de 40%, nous nous serions tous méfiés. En outre, malgré les enquêtes des régulateurs et des auditeurs, notamment américains, ces produits n’ont jamais été remis en cause. Nous étions convaincus d’avoir affaire à des produits sûrs. Le gestionnaire a des responsabilités. Il peut faire des mauvais choix et se les voir reprocher. Mais il ne peut rien contre la plus incroyable des escroqueries. Nous attendons tous avec impatience des éclaircissements sur le système Madoff que personne ne comprend aujourd’hui.
P.-Y. F.
De l’art de créer la confiance
Il y a bien sûr les banques, les hedge funds, les gérants de fortune et autres institutions financières. Mais ils ne sont pas les seuls à avoir fait confiance à ce monsieur de la finance, connu bien au-delà de Wall Street. Le maître nageur qui a bondi des plages de Long Island au sommet du Nasdaq. Qui a su créer autour de lui une bouée de confiance en séduisant les grands noms de la banque, mais aussi les noms qui comptent en ville. Certains n’hésitaient pas à dire en parlant de lui, «investir chez Madoff, c’est comme acheter des bons du Trésor».
Et de bonnes familles new-yorkaises, du Texas ou de Palm Beach se retrouvent aujourd’hui bernées par Bernie, qui n’a pu leur offrir des rendements de 1% par mois qu’avec l’argent que leur voisin à leur tour lui offrait à gérer. Cela pendant des années et des années. Jusqu’au jour où tout s’est effondré.
Il était notamment fort connu de la communauté juive de la région new-yorkaise et se montrait, selon la presse américaine, très large envers les organisations pro-israéliennes. Il était aussi introduit dans les people, sans toutefois s’exhiber à la golden boy. Si ce n’est sur les courts de golf ou les soirées de charité. Ainsi, hier, la liste des personnalités connues outre-Atlantique ayant perdu des plumes, voire leur chemise, s’allongeait. Notamment dans le sport et la finance.
Le Wall Street Journal parlait entre autres noms du patron de l’équipe de baseball des Mets de New York, Fred Wilpon. Ou encore de Norman Braman, ex-boss des Philadelphia Eagles, une équipe de football américain. Il y aurait encore J. Ezra Merkin, président de GMAC, la société de financement de General Motors et du fonds Cerberus qui détient Chrysler. Sont encore cités le magnat de l’immobilier américain Mortimer Zuckerman, la fondation Elie Wiesel ou encore le fonds de charité de Steven Spielberg.
Un cercle de privilégiés désormais cercle de victimes qui devrait encore s’élargir ces prochains jours.
A. GD