FORTUNE

Les clients étrangers vont-ils désormais fuir les banques suisses?

Par PIERRE-YVES FREI ET ÉLISABETH NICOUD le 20.02.2009 à 22:33

Le coup porté par les Etats-Unis au secret bancaire peut inciter certaines fortunes à privilégier d’autres places financières.

Le secret bancaire, l’une des mamelles par excellence de la prospérité suisse, en a pris un sacré coup en l’espace de quarante-huit?heures.
Hier, le titre UBS était à nouveau au plus bas, plongeant à un plancher historique de 10 fr.?54, pour clôturer sur une baisse de 14%. .

L’UBS ne va-t-elle pas jeter l’opprobre sur toutes les banques suisses? Celles-ci ont certainement fort à faire en ce moment pour calmer les inquiétudes de leurs clients étrangers. Et s’il est difficile de connaître l’ampleur des réactions, nul doute que la réponse ne devrait guère différer de celle de Pierre Mirabaud, président de l’Association suisse des banquiers ( 24 heures d’hier ), pour qui il faut expliquer clairement aux clients l’aspect extraordinaire du cas qui oppose UBS au Département de justice américain.

Non, le secret bancaire n’est pas mort, estiment aussi tous les spécialistes interrogés. Ni l’excellente réputation de la place financière suisse, qui saura faire preuve de «résilience», affirme Michel Habib, professeur de finance à l’Université de Zurich. «A condition qu’UBS ne cède pas en donnant les noms des clients des 52?000 comptes.»

Va-t-on assister à une avalanche de fermetures de comptes secrets de titulaires étrangers voulant échapper au fisc de leur pays? Difficile de répondre à cette question. Pour Arturo Bris, professeur à l’IMD de Lausanne, l’administration Obama s’attaque moins au secret bancaire suisse qu’aux citoyens américains qui cherchent à échapper au fisc. Quant à Eric Pichoir, directeur de Strat & Fi International, dont la filiale de Genève conseille une clientèle essentiellement française – notamment dans les produits financiers offshore –, il est catégorique: «La renommée d’UBS est intacte et cette affaire n’a eu aucune incidence, comme j’ai pu le constater en parlant avec mes clients. La Suisse conserve une très bonne presse dans le monde du offshore . Ce qui n’est pas forcément le cas des paradis fiscaux britanniques, jugés souvent trop sulfureux.»

Les grosses fortunes étrangères ne vont-elles pas être tentées de trouver refuge ailleurs? Si le secret bancaire suisse devait réellement souffrir, les concurrents les plus sérieux pour la Suisse seraient Singapour, suivie des Emirats arabes, affirme notamment Arturo Bris. La ville-Etat asiatique s’est taillé une réputation solide dans les domaines bancaire et financier et se trouve idéalement placée, alors que l’Asie devrait dépasser l’Europe en tant que marché de la gestion de fortune dès 2012. En outre, en raison de la forte diaspora chinoise, Singapour bénéficie du soutien de Pékin. Dès lors, il est beaucoup plus difficile pour les Etats-Unis de battre en brèche la politique de confidentialité de Singapour. Faut-il rappeler que la Chine finance entre un quart et un tiers de la dette américaine?

Pour faire rentrer leurs citoyens dans le droit chemin, les Etats vont-ils jouer la carte de l’amnistie fiscale? Dans l’affaire UBS, les Etats-Unis offrent aux titulaires d’un compte non déclaré en Suisse la possibilité de rapatrier leurs actifs sans se voir punir d’une amende alors qu’en règle générale, les allergiques au fisc risquent non seulement de se voir taxer de lourds arriérés mais aussi de récolter une forte sanction.

Outre les pressions politiques que l’Union européenne n’a pas tardé à dégainer dans le sillage de l’Oncle Sam, certains gouvernements pourraient jouer sur cette carte. «Ce serait très intelligent, mais délicat, admet ce spécialiste genevois des affaires fiscales et bancaires. Faire un cadeau aux «riches» en pleine crise économique, même si cela signifie au final un plus pour les recettes fiscales, nécessiterait une communication sans accroc.»
Quoi qu’il en soit, les deux dernières amnisties fiscales, décidées par les Italiens et les Allemands, n’ont pas porté les fruits qu’ils espéraient.



Le Sénat américain reporte l’audience d’UBS

Un sous-comité du Sénat américain qui avait prévu, la semaine prochaine, de se pencher sur les activités américaines d’UBS, a reporté son audience au 4 marsprochain. La nouvelle est tombée discrètement hier.

Ce sous-comité du Sénat pour les enquêtes est une institution parlementaire qui s’intéresse notamment au cas UBS et à celui des banques actives dans des paradis fiscaux. Selon un collaborateur du sous-comité, cette décision de report a été prise à la suite du dépôt de plainte, jeudi, à Miami, par le gouvernement américain contre UBS.
Washington tente d’obtenir les noms de 52 000 clients américains de la banque suisse (voir notre édition d’hier). «De notre côté, nous avons besoin d’étudier les nouveaux éléments», affirme le collaborateur parlementaire.

Cette démarche du Sénat, qui est totalement indépendante de la procédure judiciaire qui vise UBS, témoigne de la volonté du Congrès et de la Maison-Blanche de débusquer les Américains fraudant le fisc. Lors de l’audience du 4 mars, les parlementaires ont l’intention d’étudier l’impact du secret bancaire helvétique sur les efforts du gouvernement américain pour obtenir les noms des clients américains d’UBS ayant placé leurs avoirs dans des paradis fiscaux.
«Le rapport que produira le sous-comité sera purement informatif», explique l’un des porte-parole du Congrès à Washington. «Il pourra en revanche être utilisé comme base pour la rédaction de textes de loi.»

Le sous-comité du Sénat sur les enquêtes est dirigé par Carl Levin, un influent sénateur démocrate du Michigan. En 2007, ce dernier avait introduit, avec Barack Obama, le «Stop Tax Haven Abuse Act», un projet de loi qui a pour but de lutter contre les paradis fiscaux en taxant lourdement les fraudeurs et les institutions financières qui les aident à échapper au fisc américain. Les sénateurs ne se sont pas prononcés sur le texte lors de la précédente session parlementaire qui s’est terminée fin 2008. Carl Levin a cependant l’intention de réintroduire prochainement son texte qui dresse une liste de pays, dont la Suisse, considérés par Washington comme des paradis fiscaux.

Le sénateur du Michigan s’est d’ailleurs félicité, mercredi, de l’accord entre un procureur fédéral américain et UBS qui a accepté de payer 780 millions de dollars d’amende et de révéler les noms de quelque 250 clients américains. «Cet accord représente une avancée fantastique dans notre effort national pour lutter contre les abus fiscaux», a déclaré Carl Levin dans un communiqué.
JEAN-COSME DELALOYE
NEW YORK

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