NUMERO SPECIAL

Huit tintinophiles contraints de choisir leur album préféré

Par Gregory Wicky le 14.10.2011 à 23:00

Plutôt Bijoux de la Castafiore ou Lotus bleu? A travers leur aventure de prédilection, quelques personnalités d’ici nous racontent leur amour pour le monde du petit reporter à la houppe

Retrouvez aujourd'hui dans 24 heures, notre numéro spécial Tintin. 17 pages ad hoc!


Pascal Broulis, Conseiller d’Etat: L’Etoile mystérieuse

«Quand j’étais enfant, c’est le duo des albums «lunaires» qui m’a le plus impressionné. Ils sont magnifiques. Mais je vais choisir L’Etoile mystérieuse, un album plus étrange. Il y a cette ambiance de fin du monde, très prenante. De fin d’un monde peut-être, et de début d’un autre… Il est très parlant aujourd’hui, avec les questions environnementales que nous nous posons. Si je pense à celui-là, c’est aussi parce que j’ai récemment fait un voyage en bateau avec des scientifiques. Eh bien, rien n’avait changé! Septante ans après, l’atmosphère est exactement celle de l’expédition racontée par Hergé. Haddock y est aussi particulièrement drôle, un peu tricheur.

«Je relis souvent Tintin. C’est riche mais si simple d’accès. J’ai une collection d’albums pas dommage, à lire, et une plus belle, juste pour regarder. La ligne claire, la ligne pure, c’est quelque chose d’extraordinaire. C’est par elle que mon attrait pour Tintin est né. Après, son monde va beaucoup plus loin, explore toutes sortes de sentiments, invite à voyager…

«J’ai reçu pour mon anniversaire il y a deux ans un tableau où l’on voit la fameuse image de Tintin qui court, sauf que c’est mon ombre derrière lui. Mes proches savent à quel point j’aime Tintin. Dans mon prochain livre sur les impôts, je fais un clin d’œil à la fameuse galerie de portraits des pages 2 et 3 des albums. Le livre précédent, c’était avec Petzi; il faut croire que je grandis!»


Bertrand Piccard, Psychiatre et aérostier: Les Bijoux de la Castafiore

«Sans hésiter Les Bijoux de la Castafiore. Pour une case bien précise, la seule référence directe d’Hergé au fait que le professeur Tournesol est inspiré de mon grand-père. On y voit la Castafiore dire à Tournesol qu’elle est «ravie de rencontrer le célèbre sportif qui a fait de si magnifiques ascensions en ballon». Or jamais Tournesol ne fait de ballon dans les albums!

Enfant, ça m’intriguait énormément, parce que je ne connaissais pas l’histoire liée à mon grand-père. Je n’ai su que vers 20?ans. Plus tard, quand j’ai expliqué à mes enfants, ma fille aînée m’a dit: «Alors il ne faut pas être triste que ton grand-papa soit mort. Tu peux le revoir tous les jours dans les albums de Tintin.»

Un autre chose que j’aime dans Les Bijoux, c’est cette atmosphère de mystère qui plane en permanence, alors qu’en réalité il ne se passe presque rien. C’est très fort! J’ai lu tous les Tintin dès 6 ou 7?ans, lorsqu’on a reçu la collection de nos cousins. Je les feuillette toujours de temps en temps.»


Vincent Grandjean, Chancelier d’Etat: Le Lotus bleu

«J’ai une affection particulière pour Le Lotus bleu. Je l’ai découvert au sortir de l’enfance, vers 11?ans. J’avais lu d’autres aventures, mais celle-ci m’a parlé; elle n’avait pas le côté puéril d’un Tintin en Amérique. C’est probablement le plus bel album, on y sent le geste du pinceau. Pendant la guerre, lorsqu’Hergé colorisait les albums déjà publiés, il ne l’a pas redessiné.

Il le jugeait réussi – ce qui était très rare, car il était extrêmement perfectionniste – et a gardé le trait original, ajoutant simplement la couleur. Hergé avait rencontré Tchang (le garçon qui a inspiré le personnage), et ce dernier l’avait initié à la philosophie de l’art chinois. L’album s’en ressent.

Il y a notamment cette case superbe où Tintin et Tchang descendent un escalier dans la roche. Ils sont minuscules, la nature occupe les neuf dixièmes de l’image. C’est très chinois. La bande dessinée est un art magnifique ( ndlr: Vincent Grandjean est membre du conseil de fondation de BD-FIL), au carrefour de beaucoup d’autres arts.»


Alain Morisod, Musicien: Le Secret de La Licorne

«Je ne suis pas très bande dessinée, mais Tintin c’est différent. C’est l’histoire de ma vie. J’adore depuis tout petit. Quand j’étais gamin, j’avais créé le club Tintin de Genève. Je l’avais appelé Zorino, comme le petit vendeur d’oranges du Temple du Soleil. Depuis que je suis adulte, je collectionne les objets Tintin. Cette réplique de La Licorne, par exemple, je me la suis fait faire par un artisan de Madagascar.

Ce que j’aime dans Tintin c’est d’abord le dessin. Il est simple mais capture si bien le mouvement! Et puis les histoires… Hergé créait des personnages fantastiques mais si vraisemblables! Le général Alcazar, c’est une sorte de Kadhafi – bon, en plus sympathique. Ou prenez les frères Loizeau, dans La Licorne – que je choisis comme préféré. Des escrocs à la petite semaine, comme on en trouve aujourd’hui.

J’aime beaucoup dans cet album les flash-back de Haddock qui raconte l’histoire de son aïeul. C’est une écriture très moderne pour l’époque. Mélangé à l’intrigue policière, ça en fait un album superbe.»


Josef Zisyadis, Conseiller national: Tintin au pays des Soviets

«Pour montrer à quel point j’adore Tintin, je vais choisir Tintin au pays des Soviets. Un premier album d’un anticommunisme grossier. Il y a cette scène où un agent de propagande montre à des journalistes occidentaux émerveillés des usines qui tournent à plein régime. Il s’avère alors qu’elles sont en carton-pâte… Staline, Lénine, Trotski, Hergé les met tous dans le même paquet. Cela dit, on y trouve déjà les prémices de l’œuvre, comme dans le rôle joué par les animaux.

J’ai lu Tintin dès 6?ans. Le personnage ne m’attirait pas plus que ça; ce qui m’avait marqué, c’était les ambiances, les voyages, les découvertes scientifiques. Ça a joué un rôle un peu «à la Jules Verne» dans mon éducation. Il y a la découverte des cultures aussi.

Quand je voyage, je ramène toujours un album. J’ai Tintin au Tibet en chinois, par exemple. Bon, allez, mon «vrai» album préféré, ce serait quand même Le Lotus bleu, le seul album de gauche avec le cours de Tintin sur la tolérance.»


Laurent Deshusses, Comédien: Le Secret de La Licorne

«Coke en stock? Ou peut-être L’Ile Noire? Non je suis obligé de choisir Le Secret de La Licorne, je l’adore! On est vraiment dans le monde de Tintin, on le suit dans Bruxelles, au marché aux puces, on découvre son appartement. Il est chez lui, il lit, il mène l’enquête. Et j’aime beaucoup le dédoublement de la narration: on lit une histoire de Tintin, dans laquelle le capitaine Haddock lit l’histoire de son aïeul, le chevalier de Hadoque, qui la raconte à Tintin… C’est tout un monde.

Je ne suis pas collectionneur dans l’âme, mais j’ai quelques jolis objets Tintin (que Morisod m’envie!). Comme une réplique du sceptre d’Ottokar, ou du Traité d’astronomie que Haddock utilise pour cacher son whisky. Si j’ai un coup de blues, tard le soir, j’aime bien relire un album de Tintin. Ça a un très côté rassurant. Astérix me fait aussi le même effet. Goscinny était un véritable génie. C’est lamentable qu’ Astérix ait continué sans lui. Heureusement qu’Hergé a refusé que Tintin lui survive.»


Cosey, Dessinateur: Tintin au Tibet

«J’étais a priori déjà très intéressé par le Tibet: la montagne, la neige… Mais en tant qu’aventure, l’album est vraiment extraordinaire. Il y a beaucoup de suspense, et pourtant il n’y a pas de vrai personnage méchant! Le yéti ne l’est au final pas, il est doté de sentiments. D’ailleurs, avec l’apparition de sentiments – l’amitié de Tintin pour Tchang, celle du yéti, aussi –, Hergé a franchi un cap important dans cet album. C’était très novateur pour l’époque (ndlr: 1960), on ne parlait pas de sentiments en BD. Cet exemplaire est une édition tibétaine, un cadeau qu’on m’a fait.

Ce que j’admire surtout chez Hergé, c’est cette efficacité dans la façon de raconter. On comprend immédiatement, c’est limpide. Certains auteurs ont un dessin époustouflant, mais sont incapables de raconter aussi bien une histoire. Même les petits gags, qui ne sont pas essentiels à la trame, ne sont jamais perturbateurs chez Hergé. Et, en plus, c’est beau!»


Hélène Bruller, Dessinatrice: Les Bijoux de la Castafiore

«La vérité, c’est que j’aime trop d’albums de Tintin pour avoir envie d’en choisir un. Parce que Vol 714 pour Sydney, c’est mon préféré. Mais aussi Objectif Lune et On a marché sur la Lune, ce sont mes préférés. Et Rackham et La Licorne, c’est trop bien! Donc je refuse de choisir. Surtout quand on sait qu’en réalité Tintin au Tibet est la merveille des merveilles. Ex aequo avec Le Lotus bleu.  Bref…

Si j’ai choisi Les Bijoux de la Castafiore, alors que c’est pas mon préféré (à moins que…), c’est parce que cet album tient une place spéciale dans ma vie. J’avais 9?ans, j’étais la dernière de quatre enfants. Des Tintin, j’en avais déjà lu quelques-uns, mais pas Les Bijoux de la Castafiore. Et quand je l’ai vu chez quelqu’un, j’ai réalisé qu’il apportait ce qui m’avait manqué, à moi, petite gonzesse: «Hé! Ho! Elles sont où, les femmes? Alors même en imaginaire, le monde prétend fonctionner sans nous?» Les Bijoux de la Castafiore rendent enfin hommage au sexe fort (vous croyez quoi?) sur la couverture et dans le titre.

J’ai demandé cet album pour l’anniversaire de mes 10?ans. J’ai attendu fébrilement de le recevoir. Quand je l’ai ouvert, j’avais l’impression de vivre un moment historique. Cet album a été mon premier acte de femme indépendante, mon premier sentiment d’avoir droit, moi aussi, même avec des nichons (du futur), au monde merveilleux de la Bande Dessinée.»

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