Apriori, l’écrivain britannique Lewis Carroll (1832-1898) partage beaucoup avec le cinéaste américain Tim Burton. Tous deux ont traversé l’enfance dans la solitude, le premier pour cause de bégaiement moqué par ses camarades, le second parce qu’il préférait voir des films étranges plutôt que des amis. Ces défricheurs d’imaginaire se retrouvent enfin sur Alice au pays des merveilles. Même si Burton note avec ironie que la première Alice qu’il découvrit dans les années 1960 n’était pas celle de Lewis Carroll mais la gamine fadasse imaginée dans les studios d’animation Disney, puis le lapin blanc hippie sous acide réinventé par Jefferson Airplane… On vous raconte tout ça parce que les ahurissantes créatures de Lewis Carroll revues par le cinéaste semblent par moments avoir fumé la moquette ou, du moins, ingurgité trop des élixirs magiques qui apparaissent dans le conte. Tim Burton dit s’être surtout passionné pour la manière dont la culture pop a ingéré Alice.
En tout temps, musiciens, dessinateurs, illustrateurs, écrivains se sont accaparé le pays des merveilles, d’un titre de Marilyn Manson à un essai philosophique de Gilles Deleuze, en passant par la trilogie Matrix ou le film d’animation Coraline. Prémonitoire des retrouvailles de Lewis Carroll et de Tim Burton, dans le comics Batman, le superhéros, mis en scène à deux reprises par le cinéaste, affronte même un vieil ennemi… le Chapelier Fou.
Sur le tournage d’Alice au pays des merveilles, le biographe Mark Salisbury rapportait les confidences de Johnny Depp, acteur fétiche du cinéaste: «Tim, c’est ce gars qui jonglera avec des couteaux superaiguisés pour amuser la galerie. Avec Alice, il n’aurait pas pu choisir un plus gros morceau à avaler. C’est presque le royaume des lunatiques, ici! Parce qu’il ne s’agit en aucun cas de jouer le même répertoire que Charles Dodgson (ndlr: le vrai nom de Lewis Carroll), à quoi ça servirait?» Et de conclure: «Je pense que le look de ce film choquera le public du XXIe siècle autant que la première édition du livre a ébranlé ses lecteurs de 1865.»
Alice au pays des merveilles, le livre du film décrypte dans le détail le travail monstrueux des effets spéciaux. Déjà expérimenté dans le précédent film de Burton, Sweeney Todd, l’arsenal technologique carbure à un mélange hybride (effets numériques, animation, capture de mouvements sur fond vert, etc.). Cette imagerie kitsch trouve une distorsion inédite, le 3D ayant été appliqué après le tournage en 2D, en fin de postproduction. Paradoxalement, la palette 3D ruine les énormes efforts préliminaires. Les détails sont noyés dans des perspectives bizarres, l’atmosphère gothique se dilue dans un sombre bouillon. Bref, le film 3D, s’il remplit les salles avec un box-office mondial déjà triomphal de 400 millions de dollars, donne envie de couper la tête des producteurs, tant sa version traditionnelle en 2D enchante.
Dans ce film bruissent les obsessions du cinéaste: une Alice paria de la société, décidée à aller au bout de son cauchemar, qui se sert de cet univers onirique pour se révéler elle-même, qui se creuse la tête pour découvrir la différence entre un corbeau et un bureau. «Au fond, concède le cinéaste rêveur, nous avons suivi la méthode de Lewis Carroll: utiliser les personnages pour explorer notre propre subconscient.»
A lire: T im Burton, entretiens avec Mark Salisbury, Ed. Sonatine; Alice au pays des merveilles, le livre du film , Mark Salisbury, Ed. du Chêne.