Train Lausanne-Paris, 9h du matin. Sous ses airs de cancre dépenaillé, Stéphane Guillon se lève tôt. Après un one-man-show la veille à Gland, occasion d’une nouvelle vanne contre le maître queux du FMI Dominique Strauss-Kahn par qui le scandale est arrivé, le polémiste star de France Inter a récité au téléphone sa chronique quotidienne entre café et croissant. Quand on réunit chaque matin près de 5 millions d’auditeurs, on n’a plus le temps de traîner au lit.
– Faites-vous un métier dangereux?
– (Il réfléchit) C’est un métier à risques. En tout cas pas de toute tranquillité. Le contexte s’est durci. Dans l’histoire de la Ve République, seul Mitterrand a laissé une paix royale aux humoristes, et Chirac, un peu. La vraie intelligence c’est de laisser la critique exister, ne surtout pas répondre: on ne pourra jamais museler un comique, et plus on le fait plus on obtient l’effet inverse - c’est l’une des rares choses intelligentes qu’a dite Jean-François Copé. Mon boulot, c’est de franchir la ligne jaune, et parfois de dépasser les bornes.
– Avec Sarkozy, c’en est fini de la paix des braves?
– C’est plus violent oui, à l’image de la société. Il y a une vraie crise économique, on le sent bien en province. Et puis, les hommes politiques sont eux-mêmes plus violents verbalement: le président donne le tempo et le style, il a d’une certaine façon débridé la parole, avec les outrances que cela comporte. Regarde Siné Hebdo, qui ose titrer «Sarkozy, pauvre con!». Je ne suis pas vraiment pour, mais c’est violent.
– Poser plus d’entraves à la liberté d’expression, paradoxalement, la revitalise…
– Tout à fait. Par son attitude et ses menaces d’interdit, Sarko est en train de redynamiser l’humour. Là dessus, il a tout faux. Il est conscient de ça, il est intelligent mais il n’est pas capable de différer ses émotions. Parfois il vaut mieux aller faire un tour de jardin avant de réagir. Sarko a le droit de trouver mon travail inadmissible, mais qu’il n’aille pas le dire à des journalistes! Du coup, je deviens «invirable». Un discret coup de téléphone aurait été plus efficace pour me virer.
– Etes-vous humoriste, comique, caricaturiste, satiriste?
– J’aime pas comique, ce n’est pas un joli mot. Satiriste plutôt.
– Journaliste?
– Non, ça m’énerve. Ceux qui utilisent ce terme le font pour me nuire. Je ne suis pas dans l’information. Tous mes papiers tendent avant tout à faire rire, à distraire. Tant mieux si ça encourage aussi à la réflexion mais ce n’est pas mon métier. J’essaye d’être le plus pluraliste possible, de taper à droite comme à gauche. Il se trouve qu’aujourd’hui la droite est au pouvoir, et que Sarkozy représente un personnage fort à caricaturer. Mais je ne suis pas partisan, je ne mène pas un combat. Mon boulot n’est pas de servir de pendant à la frilosité d’une certaine presse.
– Nicolas Sarkozy, «omniprésident», a qualifié d’«intolérable» vos chroniques. Il a également critiqué l’ancien directeur de Radio France, remplacé depuis. Existe-t-il une sorte de pouvoir dictatorial en France?
– Disons que c’est inquiétant. On voit toutes les semaines des amis nommés à la tête de grandes banques, des ennemis virés (ndlr: on a notamment vu la main du Président derrière l’éviction de Patrick Poivre d’Arvor en été 2008, qui avait comparé le nouveau président à un «petit enfant»), des journaux complices qui retiennent des infos ou gomment des clichés compromettants, etc. Il ne faudrait pas que ça empire. Mais je suis assez confiant, les gens ne sont pas dupes. Ils en ont marre. Le président est très mal placé: 33e au classement des personnalités politique préférées. Rien n’est joué pour 2012.
– On vous accuse d’être partisan. Que répondez-vous?
– La semaine passée je fais un papier très vachard contre Ségolène, et je lis dans la presse «Guillon très gentil avec Ségolène»! Je laisse dire. J’ai ma conscience pour moi: je ne fréquente pas les politiques, je ne réponds aux sollicitations d’aucun bord. C’est essentiel, c’est pour ça que les gens apprécient mon boulot.
– On vous attend sur le terrain de la provoc: comment éviter la surenchère?
– C’est un danger. Je suis là tous les jours, parfois je m’autorise des facilités, j’en suis conscient. Mais en même temps, le côté sale gosse est important: si je lis partout que mes propos sur les frasques sexuelles de Dominique Strauss Kahn sont «scandaleux», je remets une couche dès que possible sur le sujet - comme ce matin, dans ma chronique depuis Gland, je n’ai pas pu m’empêcher d’évoquer DSK…
– Comment réagit le public suisse à votre dézinguage des politiques françaises?
– Plutôt très bien, et depuis des années. Ici, on écoute la politique française d’une oreille originale: ça vous amuse car vous êtes là en spectateur, sans en subir les conséquences.
– Vous faites du one-man-show, de la radio, des films… Où vous sentez-vous le plus à l’aise?
– Sur scène, évidemment. J’ai deux heures pour installer un truc. Et toute liberté.L’un sert l’autre, il m’arrive d’être très fatigué, de me pousser pour aller faire un spectacle. Et boum, ça me purifie — enfin, je ne vais pas parler comme sœur Ségolène! Ça me «défatigue», plutôt, ça me permet d’être de nouveau bon à la radio. Cette dimension de comédien est appréciée dans ma chronique.
– Pour revenir à la radio, on a dit que votre chronique sur DSK a fini de rendre insupportable aux yeux de Sarkozy l’ancien directeur de Radio France Jean-Paul Cluzel, dont le mandat, qui s’achevait en mai, n’a pas été renouvelé.
– Le sort de Cluzel était scellé, je fus un prétexte. Personne n’est dupe. On verra comment se comporte le nouveau directeur Jean-Luc Hees. J’ai confiance: Il n’a aucune raison d’intervenir plus que de raison dans la matinale de France-Inter, qui cartonne, et de casser son jouet.
– Philippe Val, actuel rédacteur en chef de Charlie Hebdo, à la tête de France-Inter: c’était un poisson d’avril?
– Non, la rumeur paraît fondée.
– Votre position de franc-tireur est-elle lourde à porter?
– Parfois, oui. C’est dur de ne pas se laisser happer par tout ce qu’on écrit sur toi — je ne parle même pas d’internet où se déverse toute la lie de la grossièreté et de l’insulte. Cet instrument est en train de se détruire: c’est un tel réceptacle à n’importe quoi que finalement le lecteur ne donne plus crédit à ce qu’il y lit.
– Quand on frappe un coup aussi retentissant que «l’affaire DSK», vit-on dans l’euphorie ou dans la trouille?
– Dans l’euphorie car c’est un coup qui te fait gagner des années de notoriété. L’histoire a été relayée dans le Maghreb, dans l’Europe entière, etc. Soyons honnêtes: on fait ce métier pour remplir des salles, pour être populaire. Le revers de la médaille, encore une fois, ce sont toutes les choses fausses, téléguidées, écrites pour détruire, qui te tombent sur la gueule. Face à un tel enchaînement, tu as juste envie de dire: «holà, stop, c’est un billet d’humour. Je suis juste un humoriste!»
– La chronique en poche, le matin avant l’émission, saviez-vous que vous portiez une bombe?
– Absolument pas! J’ai écrit des choses bien plus méchantes avant et après.
– Comment se protège-t-on quand on se retrouve dans l’œil du cyclone, celui par qui le scandale arrive?
– En fuyant internet. En lisant de moins en moins les articles sur moi — ou alors un pote me les lit et me dit si je peux le faire. J’ai lu de telles saloperies dans la presse poubelle: que je gagne 75?000?euros par mois, 16?500?euros par chronique; que je n’ai pas d’amis; que mes relations professionnelles c’est Guernica; que je me suis fâché avec tous mes collaborateurs; que ma vie sentimentale est de la merde; que je bats ma femme… Un jour on pourra même mettre de la cocaïne dans mon scooter, comme on a fait à Bruno Gaccio!
– Quels sont vos moyens de faire tomber la pression?
– Le jardinage, j’adore ça. J’ai un jardin, je soigne mes fleurs. Je fais des persistants, du camélia, j’ai du lilas en pleine forme, de la glycine aussi. Sinon, j’ai une passion pour les vieilles voitures mais de moins en moins le temps de m’en occuper. Ce n’est pas évident de s’arrêter…
– Et de refuser des interviews?
– Le moins possible. Je n’oublie pas d’où je viens: j’ai galéré pendant des années, j’attendais que les journalistes s’intéressent à moi. On les draguait, on se désolait qu’ils nous boudent. Et aujourd’hui je dois trier entre des dizaines de demandes. J’ai refusé énormément d’interviews après l’affaire DSK car je sais que l’opinion publique est très versatile et que tu deviens vite agaçant. Il faut communiquer peu mais bien.
– Que pensez-vous des humoristes suisses?
– Je connais très peu, désolé.
– Quels sont vos modèles?
– J’étais un fanatique de Thierry le Luron. Desproges également, que l’on met sur un nuage après lui avoir bien dézingué la gueule de son vivant. Mais c’est bien, l’humoriste est là pour déranger, c’est la mouche du coche. Sa fonction est de mettre les pieds dans le plat.
– Les francs tireurs de l’humour meurent jeune. Ça vous inquiète?
– J’en parle dans mon spectacle! Mais Monsieur Bedos a bon pied bon œil, il est très vivant! J’ai une telle admiration pour lui, j’ai du mal à être objectif. Je l’aime en entier.
– Ce job est un moyen de se faire plus d’ennemis que d’amis?
– Attention, il y a une vraie sympathie de la part des gens! Je n’ai jamais rencontré une seule marque d’hostilité dans la rue! La différence entre l’accueil du public et celui des gens du milieu journalistique ou show-biz est immense. Dans le milieu parisien, j’en connais quelques-uns qui me haïssent cordialement et que l’on envoie en service téléguidé pour me casser. Dernièrement, Philippe Bouvard est venu raconter à la radio que j’étais en mission, celle de nuire, de faire du mal. Je ne suis méchant entre guillemets que dans mon travail. Mais allez-y, les gars! On reconnaît la valeur d’un homme à la qualité de ses ennemis. Alors détestez-moi si ça vous amuse, faites-moi de la pub! Un encouragement de Claude Villers me dure six mois, alors qu’une remarque de Bouvard me fait juste rire.
Stéphane Guillon le scandaleux
L’AFFAIRE DSK Venu du one-man-show en 1990, Stéphane Guillon a accédé à une vraie renommée médiatique par ses talents de chroniqueur, télé avec notamment Stéphane Bern et Thierry Ardisson, puis radio avec son Humeur de… qui cartonne sur France-Inter du lundi au mercredi à 7?h?55. Perpétuant la tradition lancée sur cette même radio publique par Pierre Desproges et Luis Rego, en 1980, avec Le tribunal des flagrants délires, le Parisien de 45?ans y taille un costard aux invités de la tranche matinale. Le 17 février dernier, c’était au tour de Dominique Strauss-Kahn de subir les vannes d’un Guillon charriant la libido de l’actuel patron du Fonds monétaire international et mari d’Anne Sinclair. «DSK», qui venait de sortir d’une embarrassante et très médiatique affaire de coucherie avec une employée hongroise du FMI, n’a que modérément apprécié la verve «guillonesque» et l’a fait savoir à l’antenne. L’idéal pour transformer une pochade en affaire publique, relayée sur le net et jugée carrément «inadmissible» par Nicolas Sarkozy. Face à l’ampleur de la polémique, le directeur de France-Inter, Frédéric Schlesinger, a réaffirmé fin mars dans Le Monde son attachement à l’esprit de satire, d’impertinence et d’indépendance éditoriale.